Les gardes du corps d’Alexandre Benalla

L’audition le 19 septembre 2018 d’Alexandre Benalla par la commission d’enquête du Sénat interroge sur la stratégie de dramatisation employée par l’exécutif dans les jours qui l’ont précédée.

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Dans Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl, le personnage Willy Wonka est le génial inventeur notamment d’une « petite barre magique de chewing-gum Wonka » donnant à qui la mastique le goût du repas – entrée, plat, dessert – « qui vous plaira ».

En suivant l’audition d’Alexandre Benalla, le 19 septembre 2018, par la commission d’enquête du Sénat, on avait le sentiment de mâcher une variante de cette petite barre magique : le chewing-gum Benalla.

Ainsi, l’intéressé a fait preuve d’une forme de mépris en arrivant avec 20 minutes de retard à une audition très attendue, mais « en même temps » d’une grande déférence en commençant par s’excuser auprès du Sénat et du président de la commission des Lois non pas de ce retard mais des propos désobligeants à leur égard tenus la semaine précédente (v. ci-dessous).

Il a en permanence fait part de son souci d’être « tout à fait précis », mais « en même temps » on n’est ressorti guère mieux informé sur l’étendue et la nature exactes de ses missions (Anton Rouget, « L’audition de Benalla ébranle le directeur de cabinet de Macron », Mediapart, 19 septembre 2018 : « ses explications ne permettent pas forcément d'y voir plus clair sur les fonctions qui étaient réellement les siennes auprès du président de la République »).

Il avait selon lui à faire face à des menaces personnelles – mais, ô paradoxe pour un chargé de mission sur la sécurité élyséenne, n’étaient-elles pas par ricochet des menaces pour la sécurité du président de la République lui-même ? – justifiant le cas échéant qu’un port d’arme lui soit octroyé par le ministère de l’Intérieur sur le fondement de l’article R. 315-5 du Code de la sécurité intérieure (ce que ce ministère a refusé à trois reprises faute pour l’intéressé de faire état d’une menace particulière…), mais « en même temps » cette autorisation lui a été octroyée en octobre 2017 par le préfet de police sur le fondement de l’article R. 312-24 du même Code qui permet qu’un agent public dispose d’armes et munitions « nécessaires à l’accomplissement du service » et donc indépendamment des menaces pouvant peser sur sa vie privée (v. Les Décodeurs, « La justification bancale d’Alexandre Benalla pour défendre son port d’armes », lemonde.fr, 19 septembre 2018 ; « Port d’arme : les fragiles explications de Benalla », Le Monde, 21 septembre 2018, p. 9 ; par suite, Alexandre Benalla n'était plus légalement autorisé à porter une arme à partir du moment où il a cessé ses fonctions à l'Elysée, l'autorisation délivrée par la préfecture de police devant caduque dès cet instant).

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Il n’a jamais été le « garde du corps d’Emmanuel Macron » et d'ailleurs son oreillette n'était pas branchée sur la fréquence réservée aux officiers du Groupement de sécurité de la présidence de la République, mais « en même temps » il prenait sur le terrain la place de l’un de ces gardes du corps d’une manière bien plus marquée que celle d’un simple coordinateur des déplacements du candidat puis du président de la République.

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En dépit des graves fautes personnelles détachables du service qu'il est susceptible d'avoir commis le 1er mai 2018, aucune retenue sur sa rémunération n'a été effectuée pour l'application de la lettre d'admonestation (et non de sanction) du 3 mai que lui a prudemment adressé le directeur de cabinet du président de la République, mais « en même temps » il a « vécu comme une humiliation » le fait d'être obligé de prendre 15 jours de congés payés du 3 au 18 mai. 

Un passeport diplomatique lui a été délivré à deux reprises, mais « en même temps », aucune des cinq missions (voire six ou sept si l’on ajoute qu’il avait en charge « le renouvellement du parc automobile de l’Elysée » et la mise en place de la boutique de produits dérivés commercialisés par l'Elysée) qu’il a énumérées comme lui incombant ne comportait de déplacement à l’étranger.

Pour satisfaire un « caprice personnel », il possédait un badge permettant d’accéder à tout lieu de l’Assemblée nationale, mais « en même temps » il n’y a fort sagement fréquenté que la salle de sport et la bibliothèque (pour quel type de documentation qui ne serait pas accessible depuis l'Elysée ?).

Statutairement, il était « au niveau le plus bas » dans la hiérarchie à l’Elysée, mais « en même temps » il y était fonctionnellement l’intendant du Palais en raison de sa proximité personnelle avec le président de la République, antérieure à son accession à l’Elysée.

Il n’a pas encore transmis ses déclarations de patrimoine et d’intérêts à la HATVP comme il aurait dû le faire dès le jour de son recrutement le 15 mai 2017 si le secrétaire général de l’Elysée avait correctement fait appliquer la loi aux personnels sous sa responsabilité, mais « en même temps » il a récemment déménagé et, oui, bien sûr, monsieur le président, mesdames et messieurs les sénatrices et les sénateurs, vous pouvez être certaines et certains que dès cet après-midi, « là encore, pour être très précis », la déclaration sera transmise à la HATVP par internet, blablabla, blablabla…

S’agissant de la personnalité, du rôle, des missions de M. Benalla, chacun peut donc tirer les conclusions subjectives qu’il souhaite de cette audition. Il est possible de soutenir également, preuves à l’appui : que ce jeune homme est un gendre idéal ou une barbouze sans foi ni loi, l'ancien champion de la mise à terre du futur « champion de la Terre » ; qu'il vomit ces sénateurs qui « bafouent les règles fondamentales de la démocratie française » tempêtait-il le 11 septembre, en particulier ce « petit marquis » qu’est Philippe Bas, ou à l'inverse, ainsi qu'il l'a calmement assuré au cours de son audition huit jours plus tard, qu’il a « un profond respect pour le Sénat, un profond respect pour les sénateurs » ; que le président de la République avait recruté un génie de l’organisation aux nerfs d'acier, ou un nervi hystérique capable soit d’affirmer au journal télévisé, contre toute évidence, ne jamais avoir frappé un « manifestant » (en fait, un simple passant) place de la Contrescarpe le 1er mai, soit d’insulter à la radio le président de la commission des Lois du Sénat et le Sénat tout entier, soit de qualifier de manière manifestement excessive de « casseurs » le couple qu’il a fait interpeller place de la Contrescarpe.

Pour être très très (im)précis.

En toute (in)sincérité.

Alexandre Benalla, qui évoque « l'instinct » à la Spider-Man comme principal critère de compétence en matière de sécurité, fait irrésistiblement penser à une autre personnalité publique, experte dans l’art de gagner momentanément les faveurs de tout auditoire en lui donnant à entendre ce qu’il souhaite. Poudre de perlimpinpin (v. Poudre de perlimpinpin élyséenne, 17 septembre 2018).

Cela étant, sur le terrain politique et institutionnel, des enseignements plus objectifs ou disons un peu moins subjectifs peuvent être tirés de cette audition, en comparant la manière dont elle s’est déroulée aux alertes et mises en garde émanant de l’exécutif dans les jours qui l’ont précédée.

On sait que, le 11 septembre, le président de la République a téléphoné au président du Sénat « pour lui rappeler que la Constitution impose les principes de la séparation des pouvoirs et de la présomption d'innocence » ; il est probable que M. Larcher, déjà sénateur lorsque le président de la République n’avait que huit ans, connaissait l'existence de ces principes constitutionnels, mais les lui rappeler peut éventuellement présenter une utilité, sait-on jamais. Puis, dans la foulée de ces leçons constitutionnelles, le porte-parole du gouvernement a cru nécessaire d’intervenir en usant de propos qui ne méritent pas d’être rapportés (il a récidivé le 19 septembre, à l'issue du conseil des ministres, en jugeant nécessaire de donner une leçon de déontologie au Sénat sur la manière dont les auditions devaient être tenues et la retenue médiatique dont devrait faire preuve le président de la commission d'enquête), pas davantage que ne devraient l'être ceux du secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement évoquant une éventuelle « destitution du président de la République » et la « menace pour la République » que constituerait l’audition du 19 septembre, s’ils n’avaient été aussi alarmants et loufoques. On dénombre encore dans le même sens une tribune au JDD d’un député de la majorité rappelant que M. Benalla avait le droit de se taire, qui avait été précédée d’une intervention radiophonique de la Garde des Sceaux dénonçant « l'instrumentalisation » du « cas Benalla » par le Sénat, une autre tribune de cette même ministre publiée dans Le Monde des 16-17 septembre. Enfin les 22 sénateurs qui ont rallié La République en marche, dont peu sont membres de la commission des Lois, ont annoncé qu’ils n’assisteraient pas à l’audition de M. Benalla - il est vrai que personne ne se serait aperçu de leur non-présence sans cette publicité.

L’exécutif s’est fait l’ardent défenseur d’Alexandre Benalla, avec en filigrane cette idée folle : auditionner l’ancien chargé de mission de l’Elysée, c’est auditionner le président de la République lui-même.

C’est dans ce contexte politique hystérisé par l’Elysée que, le 19 septembre au matin, pendant plus de deux heures, Alexandre Benalla a civilement répondu à toutes les nombreuses interrogations qui lui ont été courtoisement posées sans jamais que, concrètement, se pose la question d’une immixtion du Sénat sur les prérogatives constitutionnelles du président de la République ou dans la procédure pénale en cours d'instruction.

Le 20 septembre, 24 heures après l’audition de M. Benalla, nul secret d’Etat mettant la Nation en péril n’a été éventé, le président de la République n’a pas été destitué, il n’a mis fin à aucune des fonctions des membres du gouvernement, le Premier ministre n’a pas présenté la démission du gouvernement – même si le ministre de l’Intérieur a d’ores et déjà annoncé qu’il se remettait « en marche », pour son propre compte cette fois, à la date qu’il choisira selon son bon plaisir –, la présomption d’innocence de chacune des trois personnes auditionnées faisant l’objet d’une procédure pénale n’a guère été méconnue, la séparation des pouvoirs a été respectée dès lors que, sous le contrôle du président de la commission des Lois, aucune question n’a été posée par les sénateurs à M. Benalla relativement aux faits pour lesquels il est poursuivi devant la justice pénale (questions auxquelles il aurait en tout état de cause légalement pu refuser de répondre), et le Sénat ne paraît pas avoir outrepassé en quelque manière que ce soit les compétences constitutionnelles qu’il détient des articles 24 et 51-2 de la Constitution pour recueillir des éléments d’information relatifs à l’action du gouvernement et à l’évaluation des politiques publiques, au nombre desquelles figure la gestion des forces de gendarmerie relevant des ministères de l’Intérieur et de la défense comme des services administratifs de la présidence de la République (v. en ce sens : @Le_Droit_Public, « Rendez-vous en terre inconnue ? Réflexions sur l’audition d’Alexandre Benalla par la commission d’enquête du Sénat », dalloz-actualité.fr, 19 septembre 2018 : « la sécurité du président de la République relève de la mission « Pouvoirs publics » de la loi de finances. Sans vider les mots de leur sens, il pourrait donc être censément soutenu que les faits en cause révèlent ou sont susceptibles de révéler un dysfonctionnement dans la mission ‘Pouvoirs publics’ ou une utilisation inappropriée des crédits » ; Pierre Brunet, « Empiéter, dites-vous, Madame la Garde des sceaux ? », lemonde.fr, 19 septembre 2018 : « s’informer de l’organisation de la sécurité du président dès lors qu’elle donne lieu à l’usage de la force armée, c’est encore contrôler l’action du gouvernement »).

Au vu des 25 auditions qui se sont tenues devant la commission d’enquête parlementaire du Sénat, il ne paraît pas que le rapport d’information qu’elle pourra éventuellement publier à l’issue de ses travaux contiendra quelque révélation que ce soit de nature à saper les fondements de la Vème République (à laquelle les sénateurs sont attachés) ni même (ce qui reste de) l’autorité du président de la République.

L’on est alors nécessairement conduit à se demander pourquoi tout l’appareil d’Etat à travers l’exécutif, qui avait sous-réagi le 3 mai en ne sanctionnant pas des faits unanimement qualifiés de « graves », a en revanche sur-réagi avant l’audition du 19 septembre en commettant tant d'erreurs d'appréciations, avec cette conséquence que « le pouvoir lui-même a remis dans la lumière l'ancien chargé de mission de l'Elysée, par une communication pour le moins contre-productive » (« La communication contreproductive de l’exécutif », Le Monde, 20 septembre 2018, p. 8). Avait-il peur de ce que dirait Alexandre Benalla sous serment, et pour quelle(s) raison(s) craindre cette manifestation de « la vérité », pour reprendre les mots de l’excellent billet de Me Régis de Castelnau (« Benalla au Sénat : qu’y avait-il dans le coffre ? », vududroit.com, 19 septembre 2018) ? Le mystère reste entier ; la politique doit sûrement, elle aussi, avoir ses raisons que la raison ne connaît pas.

Ce qui est nécessairement atteint par ces rodomontades périphériques aux travaux sénatoriaux, c’est la crédibilité de l’exécutif en général et de la Garde des Sceaux en particulier, qui a perdu bien plus que la bataille de la communication.

La lecture orientée par Mme Belloubet de la Constitution de 1958 et de la compétence de la commission d’enquête parlementaire du Sénat ne résistait déjà pas à un examen juridique même superficiel, ainsi que l’ont relevé des professeurs de droit public (Olivier Beaud, « Le Sénat apparaît comme le principal contre-pouvoir de notre système présidentialiste », lemonde.fr, 18 septembre 2018 ; Pierre Brunet, « Empiéter, dites-vous, Madame la Garde des sceaux ? », préc. : « seules les assemblées sont en mesure de décider de la signification à donner aux textes qui régissent leur propre compétence en matière de commission d’enquête. Dans ces conditions, le faire à leur place, ès qualités de garde des sceaux, n’est-ce pas déjà empiéter sur leur compétence ? ») ; le déroulement sans accroc de l’audition du 19 septembre a achevé d’en atomiser la teneur. Bien sûr que M. Benalla pouvait être auditionné par la commission d’enquête sénatoriale ! Bien sûr qu’il aurait été en droit de ne pas répondre à certaines questions, ainsi que l’a d’ailleurs fait Vincent Crase !

Depuis qu’a éclaté l’affaire Benalla-Macron, la seule autorité publique qui, pour l'heure, a malmené la Constitution et la présomption d'innocence en évoquant une « dérive individuelle » commise par M. Benalla, est la Garde des Sceaux.

L’affaire Benalla-Macron est d'ailleurs là : pas dans la personne même d’Alexandre Benalla ou dans les faits reprochés à l’intéressé le 1er mai 2018 (cela, c’est l’affaire de Benalla), mais dans tout ce qui les environne, ce qui a permis leur survenance et ce qu’ils ont éclairé sur le plan institutionnel : leur non-traitement administratif initial, les impardonnables mensonges publics nés de leur révélation le 18 juillet 2018, l’incroyable naufrage politique consécutif à ces révélations, la mise en évidence des risques que fait peser une présidence de la République puérile (« qu'ils viennent me chercher »), autocentrée et quasiment irresponsable et, en définitive, la regrettable absence de confiance qu’il est possible de placer dans celles et ceux qui nous gouvernent (v. François Expert, « Crise du macronisme et épuisement de la Vème République », aoc.media, 21 septembre 2018).

Le « spectacle Benalla » n’est pas fini : le président de la République a fait savoir qu’il prendrait la parole (comme s’il ne la prenait jamais) en octobre, notamment pour évoquer cette affaire, dans une « grande » (forcément) interview. Au risque de remettre lui-même une nouvelle pièce dans la machine à disloquer (ce qui reste de) son autorité morale et politique.

 

Merci à Christian Creseveur pour le dessin.

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