Chacun a pu constater depuis le début de l’année 2017 que François Fillon a un problème avec la vérité (v. cet article de Lucie Delaporte et Ellen Salvi). Il vient à nouveau de le montrer, à 48 heures de l’élection présidentielle, en inventant de toutes pièces des faits de violences qui se seraient produits à Paris en parallèle avec le lâche assassinat d’un policier sur les Champs-Elysées dans la soirée du 20 avril 2017.

M. Fillon, comme Mme Le Pen, est en guerre ; il souhaite nous y entraîner contre un ennemi non-étatique, imprévisible et qui se nourrit de la loi du Talion. Il souhaite que cette guerre soit « propre » selon ses critères, c’est-à-dire qu’elle fasse plier les droits fondamentaux pour assurer le primat d’une sécurité publique absolue – que nul pourtant ne pourra jamais atteindre. Aux droits-de-l’hommistes qui osent encore penser que « la France est un Etat de droit et que le plus sûr moyen de le défendre est d’en respecter, autant que d’en faire respecter, les valeurs et les règles », M. Fillon répond par cet effrayant simplisme à la George W. Bush : « c’est eux ou nous » - alors que, quelque part, « eux » c’est aussi « nous ». M. Fillon n’apprécie les droits fondamentaux que lorsqu’ils peuvent servir ses intérêts, en l’occurrence lorsqu’il s’agit de rappeler la présomption d’innocence dont lui et son épouse bénéficient. M. Fillon entend d’ailleurs faire sortir la France de la Convention européenne des droits de l’homme, ce qui sera plus commode pour poursuivre son entreprise guerrière. Il lui reste quelques heures (ou quelques heures et deux semaines) pour proposer que la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ne fasse plus partie des règles constitutionnelles françaises.

M. Fillon veut pérenniser l’état d’urgence, sans même s’interroger sur son efficacité dans la lutte contre le terrorisme islamiste : « Nous sommes en état d'urgence et il ne sera pas levé avant longtemps », assure t-il. Peu importe à M. Fillon que l’état d’urgence soit totalement inefficace dans la lutte contre le terrorisme islamiste, ainsi qu’il est rappelé par exemple dans cet article du New York Times publié le 30 mars 2017, où l’on peut lire que : « Ce spectacle de la puissance de l’Etat peut avoir rassuré la population, mais force est de constater qu’il n’a pas contribué à rendre le pays plus sûr d’une manière supérieure à ce que les procédures [judiciaires et policières] normales permettent », ou ainsi que le souligne un observateur pour qui l'état d'urgence et l'opération Sentinelle « relèvent de la gesticulation et masquent l’absence d’une réelle stratégie et d’une réelle volonté d’agir ». Peu importe à M. Fillon que l’assassinat sur les Champs-Elysées se soit déroulé… sous état d’urgence, et ait été commis par une personne non « fichée S ». Peu lui importe qu'à l'instant où il s'exprime, la revendication de l’attentat des Champs-Elysées par l'EI paraisse pour le moins sujette à caution, alors que le précédent de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, également revendiqué par l'EI, devrait inciter à la prudence, aucun lien n’ayant à ce jour pu être établi entre le meurtrier niçois et cette organisation terroriste, ainsi qu’il est souligné ici (les précédents récents des attaques du Louvre, de Dortmund et de Londres, précipitamment attribuées à l'EI, devraient également faire réflechir). M. Fillon trouve normal que des milliers de perquisitions administratives soient effectuées dans le cadre de l’état d’urgence à l’égard de personnes qui ne sont soupçonnées d’aucun crime ou délit, alors qu’il est scandalisé et (légitimement) choqué par les perquisitions judiciaires qui ont été menées dans ses domiciles.

M. Fillon entend ne rien céder à l'EI, et pourtant il invente une « vraie-fausse » suspension de la campagne présidentielle, pour cause de terrorisme islamiste et de « solidarité » avec le policier assassiné, tombant ainsi dans le piège tendu par ceux qui se réjouissent de nous faire peur. Du coup, il… poursuit sa campagne, mais depuis son QG parisien plutôt que de marcher à Chamonix comme il était prévu.

M. Fillon, à force de verser dans une surenchère sécuritaire écoeurante, sera peut-être contraint de stopper en tout état de cause sa campagne électorale le dimanche 23 avril 2017 à 20 heures. A moins qu’une partie substantielle du peuple français ne cède à la panique qu’à sa manière, M. Fillon contribue à instaurer.

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  • 23/04/2017 07:31
  • Par mtb74

M. Fillon (...) est en guerre ; il souhaite nous y entraîner contre un ennemi non-étatique, imprévisible

Je me permets de citer ici le dernier paragraphe de mon billet intitulé François Fillon, l'héritier d'Augusto Pinochet : https://blogs.mediapart.fr/mtb74/blog/111216/francois-fillon-lheritier-daugusto-pinochet


Il y a pour finir un dernier rapprochement à faire entre Augusto Pinochet et François Fillon. Pour le premier, c’est l’instauration d’un régime dictatorial, qui permit de mettre en place des mesures qui auraient été difficilement acceptées sous un régime démocratique. La lutte contre le marxisme, « ennemi de l’intérieur », fournissait le cadre idéologique nécessaire pour justifier dictature et répression. Et peu importait que la pénétration des idées marxistes dans la société chilienne fût réelle ou imaginée : comme l’a déclaré Pinochet, « Je ne crois pas à une victoire définitive sur le marxisme. Le marxisme est comme un fantôme, très difficile à attraper, et même impossible à piéger. » L’avantage de cette façon de voir c’est que la lutte devait continuer, même et surtout si l’ennemi restait invisible. On a vu avec le gouvernement de Manuel Valls comment la lutte contre le terrorisme islamiste peut jouer le même rôle et servir à justifier des atteintes à la démocratie, aux libertés individuelles, au droit syndical, au droit de manifester. On aperçoit aussi comment cela pourra continuer à servir avec François Fillon : « La France que nous aimons est, aujourd'hui, menacée. Pas seulement dans son intégrité. Elle est menacée dans son mode de vie, dans sa liberté d'expression, dans ce qui constitue le cœur de sa civilisation et bien sûr les ressorts de son histoire. Elle est menacée dans son identité par un ennemi dont le crime est la prière, un adversaire qui a une volonté et de multiples visages ... » (François Fillon, Vaincre le totalitarisme islamique).