Daech est aussi notre créature

La radicalisation aussi soudaine que brutale d'une infime partie de la jeunesse européenne tient à des facteurs à la fois extérieurs et intérieurs, que la "guerre" déclarée le 16 novembre dernier ne permettra pas "d'éradiquer", pour reprendre l'horrible mot utilisé y compris par des ministres de la République à l'Assemblée nationale.

 

L’allure martiale du Président de la République en pénétrant dans la salle du Congrès lundi 16 novembre 2015, comme son discours qui ne l’était pas moins, faisaient immanquablement penser au George W. Bush du lendemain du 11 septembre 2001. Comme les Etats-Unis en 2001, nous sommes donc désormais en guerre – il l’a répété une douzaine de fois – contre environ… 25 000 fanatiques, soit une population moindre que la plupart des communes de la banlieue parisienne mais disséminée sur une bonne partie du globe terrestre, dont la France. Pour le prouver, le soir même, il a, on ne sait sur quelle base juridique internationale, ordonné le largage, qualifié de « massif » par la plupart des commentateurs, de… vingt bombes sur des baraquements situés dans une ville syrienne présentée comme un des fiefs de l’organisation Daech. A Rakka, on peut ardemment souhaiter que les civils ne sont pas exposés, autrement ces malheureux syriens pourraient nous qualifier de terroristes…

 

Dans ce discours du 16 novembre, le président de la République a redécouvert les services publics : soudainement, il faut plus de policiers, plus d’agents de la pénitentiaire, plus de magistrats, étoffer les services de renseignement et les « européaniser ». Comme il est agréable d’entendre enfin une tonalité aussi opposée aux désastreuses politiques dites « d’austérité » menées depuis des décennies et au dénigrement systématique des fonctionnaires, alors qu’au fond ces indispensables recrutements coûteront si peu à l’Etat (600 millions d’euros de plus ou de moins ne représentent pratiquement rien rapportés au dépenses annuelles de quelques 400 milliards de la Nation, dont 44 milliards pour la seule charge de la dette publique, ou au coût de 900 millions que représente pour l’Etat l’abandon du projet d’écotaxe)… Dommage cependant qu’il se soit arrêté en si bon chemin : à la base, c’est plus d’enseignants dont nous avons grandement besoin, dans les écoles élémentaires, les collèges et les lycées, des enseignants mieux formés et bien davantage payés que ce qu’ils ne sont, pour que la dignité et le caractère sacré pour la République de leurs fonctions soient reconnus ; ce sont des universités qu’il faudrait promouvoir, avec des locaux rénovés et des étudiants en nombre raisonnable, ayant un niveau minimal de connaissances en français, en langues étrangères, en histoire, en éducation civique, bref ce que l’école de la République n’offre hélas plus à ses usagers. A cet égard, la décision prise le 26 octobre 2015 par le gouvernement de permettre aux lycéens ayant échoué aux épreuves du baccalauréat (cela arrive encore, paraît-il…) à partir de la session 2016 de conserver leurs notes égales ou supérieures à 10 d’une année sur l’autre va, une fois de plus, dans le mauvais sens. On le sait : l’éducation – et à travers elle l’apprentissage de l’effort qui est la clef d’une vie professionnelle réussie et qui est rendu plus nécessaire encore dans notre société consumériste où tout, y compris une gloire éphémère, est à portée de « clic » –, est la meilleure arme contre l’intolérance, mais ses effets prennent du temps à se faire sentir…

 

Comme le président de la République l’a si justement rappelé à Versailles, c’est la jeunesse qui a été visée le 13 novembre dernier. La jeunesse, une des priorités de son quinquennat… Mais qu’a t’il fait de cette priorité depuis près de quatre ans ? Il est vrai qu’il s’en est fixé tant d’autres – l’environnement, la fiscalité, la lutte contre la finance… - qu’on ne sait plus très bien laquelle a prééminence, à moins qu’aucune ne soit vraiment fondamentale. Les banlieues « défavorisées » ? Au fond, elles n’intéressent pas grand monde, en France comme en Belgique, et d’ailleurs la « Marche de la dignité » organisée à Paris le 31 octobre dernier n’a compté aucun représentant des pouvoirs publics. Autre manifestation de ce désintérêt : l’improbable cellule de « désendoctrinement » des candidats au djihad créée sur le papier en Seine-Saint-Denis en octobre 2014 n’a jamais fonctionné en pratique, faute de financement par l’Etat ! Au demeurant, les habitants de ces banlieues doivent être sérieusement fâchés avec l’exécutif depuis qu’il a enterré l’engagement présidentiel d’accorder le droit de vote aux étrangers, et depuis que le gouvernement a contesté devant la Cour de cassation, en octobre passé, la condamnation de l’Etat pour des contrôles d’identité au faciès. Ces reniements, alliés au fait que l’Etat n’est plus présent dans nombre de quartiers « sensibles », dévalorisent, dans l’esprit de jeunes sans avenir, les institutions de la République et empêchent toute formation d’un affectio societatis indispensable au vivre ensemble. On peut se faire exploser quand on ne tient à rien et qu’on n’a rien à perdre, quand on a la rage au ventre et la volonté de tout détruire à force de se sentir exclu et désespéré, quand ce qui tient lieu de religion est le seul ciment d’une existence dépourvue de perspective « terrestre » autre que celle des squats, des ghettos et des trafics en tous genres. Qu’importe, pour ces chiens perdus sans collier, de se voir déchoir de leur nationalité française (à supposer qu’ils possèdent une autre nationalité, autrement la déchéance serait impossible), comme le président de la République le propose désormais pour les bi-nationaux nés en France (la déchéance est déjà permise par les articles 25 et 25-1 du Code civil pour ceux qui ont acquis la nationalité française), alors même qu’ils vomissent leur haine de la France ! Ils en tireraient plutôt une certaine fierté…

 

Il est par ailleurs curieux d’entendre le président de la République dire qu’il a « beaucoup réfléchi » avant de proposer d’inscrire l’état d’urgence dans la Constitution, comme l’avaient fait le « Comité Vedel » en 1993 puis le « Comité Balladur » en 2008 – lequel, au demeurant, n’avait consacré que deux lignes à ce sujet… Les djihadistes du monde entier, saisis d’effroi, tremblent d’avance à l’idée que l’article 36 de la Constitution pourrait être modifié, et donc que perquisitions, dissolution d’associations et assignations à résidence ou à domicile seront fondées sur cet article et non sur la désormais fameuse loi du 3 avril 1955 ! Quand on ne sait pas quoi faire, on peut toujours proposer de changer la Constitution, surtout si cela permet de mettre son opposition dans l’embarras…

 

Est-il venu à l’esprit du président de la République, pendant sa longue réflexion, que sa politique – et plus encore celle de son (ses) prédécesseur(s) – pouvait être pour beaucoup dans la radicalisation incontrôlée d’une partie, encore ultra-minoritaire heureusement, de la jeunesse française et européenne ? Que la persistance sous forme plus ou moins larvée du conflit israélo-palestinien, que le blanc-seing international dont bénéficie le gouvernement israélien lorsqu’il commet des actes qui semblent particulièrement attentatoires à la dignité de la personne humaine (destruction de maisons ou rétentions administratives sans limite de temps par exemple), que la vente d’équipements militaires de pointe des Etats dont une bonne partie de la population est en dessous du seuil de pauvreté, que la part prise par la France dans la dislocation de la Lybie, sont le terreau sur lequel les fanatiques, y compris ceux nés et vivant en France, vont se régénérer pendant encore de longues années ? Que les atteintes aux libertés fondamentales, mêmes temporaires, sont précisément l’objectif recherché par ceux qu’il faut combattre ?

 

Lui qui a « beaucoup réfléchi », ne pense t’il pas que l’élite endogame qui nous dirige, que la professionnalisation de la politique qu’il symbolise, que les discours formatés et insipides de la majorité comme des oppositions, que les turpitudes de toute nature que nos représentants offrent en désolant spectacle – la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale du 17 novembre dernier était à cet égard un modèle de grossièreté –, que les retournements de veste permanents (en vrac : mettre la Russie sous embargo, puis chercher à s’allier à la Russie en Syrie ; recevoir Bachar el-Assad et Mouammar Kadhafi à l’Elysée, puis souhaiter l’élimination de l’un et participer à l’assassinat de l’autre ; critiquer l’intervention de Nicolas Sarkozy au Congrès en 2009 puis ne pas hésiter à réunir ce même Congrès cinq an plus tard ; se déclarer contre les quotas de réfugiés, puis pour, puis contre ; appeler des contribuables à méconnaître la loi fiscale en ne s’acquittant pas d’impôts votés par le Parlement ; encourager à l’achat de véhicules Diesel puis s’apercevoir que ce carburant est très polluant ; se rendre en visite officielle en Arabie Saoudite ou au Qatar et déclarer vouloir éradiquer le salafisme…), que « botter en touche » en renvoyant à l’expertise juridique du Conseil d’Etat le soin de trancher des questions de principe qui relèvent d’abord du politique (les accompagnateurs en sortie scolaire sont-ils soumis au principe de laïcité ? est-il possible de retenir des personnes « fichées S » dans un camp pour ce seul motif ?) affaiblissent sinon ridiculisent l’autorité de l’Etat aux yeux de ses administrés comme des illuminés qui prétendent pouvoir le détruire ?  

 

Aujourd’hui comme en janvier dernier, les mesures prises ou annoncées, axées sur une répression qui ne permettra jamais à elle seule d’arrêter des fous prêts à mourir en martyrs d’une cause qu’ils viennent pour beaucoup à peine de découvrir, ne sont pas à la hauteur des enjeux, et ne résoudront de toute évidence pas la grave menace à laquelle les pays occidentaux ont à faire face à moyen et long termes. Pourquoi à cet égard ne pas décider, avec effet immédiat, de frapper l’organisation Daech au portefeuille, en gelant au plan européen, sinon mondial, tous ses avoirs financiers ? Pourquoi ne pas cibler sans relâche tous les camions citernes qui circulent dans les zones contrôlées par ce pseudo-Etat ? Pourquoi ne pas organiser en urgence un « plan Marshall » en faveur de l’Afrique et du Proche ou Moyen-Orient, afin d’éviter ou à tout le moins de limiter les départs massifs des populations des Etats concernés ?

Il est vrai cependant qu’en la matière l’opposition ne fait pas mieux que la majorité. Il y a de quoi être inquiet, très inquiet, pour l’avenir : nous sommes mal barrés, au sens propre comme au sens figuré…

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