La première année du quinquennat Macron, à livre ouvert

Quelques jours avant d’être élu, Emmanuel Macron a soutenu que ses prédécesseurs auraient « construit les conditions de leurs échecs dans les premières semaines à cause de l’outrance, du déni du réel ou de la procrastination ». A l’expérience, l’actuel président de la République a-t-il fait pareil, mieux ou encore moins bien ?

Le livre électronique de 575 pages dont la couverture figure ci-dessous est librement et gratuitement téléchargeable en suivant ce lien.

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Dans son introduction, cet ouvrage recense les postures, réalisations et procrastinations marquantes de la première année de l’actuel quinquennat.

Il montre faits à l’appui que le « macronisme » n’existe pas comme idéologie (p. 138-149) : le « moment Macron » « n’est ni partisan, ni bipartisan : il est non partisan », ainsi que se présentait dès sa deuxième ligne d’introduction le « rapport Attali » de 2008, dans une formule transposable à la stratégie adoptée par son rapporteur-adjoint devenu président de la République. Si « macronisme » il y a, c’est une pratique et non une doctrine que ce néologisme désigne : l’art de combiner, sur chaque sujet politique, un discours qui se veut moderne avec une action non seulement conservatrice voire ringarde (p. 158) mais au surplus inefficace et anxiogène (« disruptive »), ainsi que l’illustre cette invraisemblable usine à gaz que constitue l’application Parcoursup.

Il constate que le « nouveau monde » n’est qu’un prolongement 2.0 et anglicisé de « l’ancien », qui recycle un groupuscule de trentenaires et quarantenaires ayant déjà fait leurs classes sous les quinquennats précédents ainsi que des dinosaures de la politique ayant entamé leurs carrières d’élus parfois avant même la naissance du président de la République, qui ont pour unique et fragile affectio societatis l’allégeance à sa personne (p. 69-75). Il constate encore que la « caste » technocratico-politique conformiste et conservatrice, habilement pourfendue pendant la campagne présidentielle par son meilleur représentant, a étendu son empire depuis mai 2017. Il déplore que les intérêts privés de quelques-uns – les « très riches » et les grandes entreprises multinationales – sont renforcés formellement au nom de l’intérêt général mais, en pratique, au détriment de ce dernier, de telle sorte par exemple que l’entreprise Vinci pourrait être mise en mesure de racheter les parts de l’Etat lorsque Aéroports De Paris sera privatisé grâce… aux faramineuses indemnités que l’Etat lui-même est appelé à verser à cette entreprise, en conséquence de la résiliation des deux concessions des aéroports de Notre-Dame-des-Landes et de Nantes-Atlantique qui devaient s’étaler jusqu’en 2065 ! Sur de très nombreuses pages, il pointe de manière notariale une partie seulement des innombrables manquements, contradictions et revirements opérés au cours de cette année par l’exécutif (p. 109-137), sans oublier les manifestations désormais hebdomadaires d’arrogance du pouvoir (p. 62-67), à rebours de la bienveillance prônée jusqu’au 7 mai 2017. Il regrette (p. 171-179) que nul ne porte ni même soit en mesure de véhiculer une parole politique forte, permettant de faire un contrepoids crédible à la violence du retour du libéralisme économique des années 1980, à la délégitimation des services et entreprises publics frappés d'une présomption d'inefficacité, et à l’appétence bientôt universelle pour l’autoritarisme institutionnel.

Dans les trois parties de ses développements, il propose, sur tous les sujets de société (reconnaissance de l’euthanasie p. 210-211 ; encadrement strict de la GPA p. 203-207 ; amélioration de la condition animale p. 237-238 ; écriture inclusive p. 252-256 ; intégration au sein des universités des formations sélectives publiques p. 260-262 ; institutions p. 272-293 ; fiscalité progressive nationale et locale p. 294-318 ; passage à 32,5h du temps de travail hebdomadaire p. 381-382 ; promotion drastique des alternatives à la peine de prison réservée aux crimes et aux délits graves p. 420-430 ; légalisation du cannabis p. 430-437 ; lutte contre l’inflation normative p. 472-484 ; lutte contre la fraude fiscale p. 489-495 ; encadrement du « pantouflage » des fonctionnaires p. 516-520 ; démocratisation de l’Europe et rééquilibrage des rapports entre le marché et les libertés non-économiques p. 520-552…), des pistes de réflexion qui – c’est en tout cas l’objectif recherché – permettraient de ne plus faire que la France soit seulement la patrie d’une Déclaration des droits de l’homme théorique et relative, mais celle des droits humains concrets et quotidiens. Un exemple et un espoir pour le reste du monde : nous sommes – pour combien de temps encore ? – l’une des dernières Nations à pouvoir l’être, après la reddition de tant de démocraties qui tels des dominos sombrent tour-à-tour dans « l’illibéralisme ».

Une table de matières de l'ouvrage électronique se trouve p. 570-574.

En extrait ci-dessous, les premières pages de l’introduction.

***

La date du 7 mai 2017 restera-t-elle le marqueur de régressions sans précédent sous la Vème République ?

Si l’écoulement du temps devait les confirmer, elles seraient doublement inattendues.

Inattendues d’abord au regard de la personnalité du huitième président de la Vème République élu ce 7 mai 2017, qui semblait heureusement contraster avec celle de ses deux – voire trois – derniers prédécesseurs.

Leurs défaillances expliquent en miroir l’appel d’air salutaire qui a porté Emmanuel Macron. Une grande habileté à gérer sa propre image « d’entrepreneur » de la start-up Nation, en contraste avec un quinquennat « bling-bling » et un autre sans panache, tous deux entachés par des très graves affaires politico-financières. La perspective d’incarner une présidence faite de retenue et de distance, alors que la parole élyséenne trop bavarde était devenue inaudible. Une personnalité capiteuse – qui exerce un certain charme. Une crédibilité et une respectabilité fortes procédant de ses parcours scolaire, professionnel et politique. La possibilité d’un réenchantement du politique avec l’appel à la société civile et le dépassement du clivage gauche/droite, devenu insatisfaisant. L’absence de mise en examen ou – on en est là ! – de condamnation pour atteinte à la probité publique. Bref, un président de la République qui ne paraissait pas avoir besoin de « faire président », mais tout « naturellement » de l’être.

Et puis cette première promesse faite en mars 2014, au moment où il décidait de quitter ses fonctions de secrétaire général-adjoint de l’Elysée, déçu de ne pas avoir été nommé dans le premier gouvernement du Premier ministre Manuel Valls ou de ne pas avoir obtenu le secrétariat général de l’Elysée : « je m’en vais, mais je reviendrai, j’attaquerai tout cela au pic à glace » (cité in : Le Monde, 10 novembre 2017, p. 10). Oui ! Bravo ! Un pic à glace, un marteau, un burin, une hache, une scie, une pioche, un sécateur, qu’importe l’outil ! Les poings, les dents ou les ongles s’il le faut ! La France a tant besoin de responsables publics qui osent secouer et défaire, casser les codes, renverser les tables, se moquer des tabous, pour re-fonder une nouvelle société. Et cette seconde promesse, faite par écrit le 22 février 2017 une heure après que François Bayrou a annoncé sa non-candidature à l’élection présidentielle, laissant le champ libre à celui qui a aussitôt accepté « l’offre d’alliance » proposée : l’engagement de mener « une alternance véritable dans les pratiques et les orientations politiques ».  Sans passé électoral, sans attache politique véritable, sans a priori de gauche, de droite ou du centre, le candidat Emmanuel Macron semblait avoir l’étoffe d’un président non de mots mais d’actions, celui de la transgression et pas d’une morne continuité institutionnelle, sociétale et économique, voire d’une aggravation de tous les défauts de la Vème République et des politiques menées depuis 1986.  

Inattendue également au regard du titre de l’ouvrage publié six mois auparavant par M. Macron, sous l’auspice duquel il annonçait vouloir placer son quinquennat : Révolution. Dans son sens historique, la Révolution renvoie immanquablement à l’image de 1789 et de la fin de l’Ancien régime, au changement radical, au grand chambardement, à la tabula rasa, à la prise de la Bastille, à la fin brusque et violente d’un cycle politique et au début d’un autre. Pourquoi ne pas la tenter en 2017, la violence en moins ?

A l’expérience désormais, il apparaît hélas que le titre de cet ouvrage est, au regard de cet imaginaire historique, une antiphrase, à l’instar du « bravo » moqueur et rageur que l’on adresse à une personne qui vient de nous manquer de courtoisie. Le mot Restauration résume plus exactement sa mise en œuvre effective. Sur la forme, il véhicule une signification apparente positive – aller vers du mieux – qui est exactement contraire à sa portée concrète régressive – le creusement des inégalités et de la distance entre gouvernés et gouvernants. Rien d’étonnant, après tout, lorsque l’on a à l’esprit que le mot latin revolutio vient de revolvere, qui signifie ramener en arrière.

Au vrai, ce titre doit être lu non pas au regard de l’histoire de France, mais dans son acception géométrique ou astronomique : la révolution macronienne, c’est la rotation par lequel un corps – ici un Etat, la France – décrit une orbite autour d’un axe central – ici le président de la République –, qui le fait revenir à son point de départ. L’immobilité en mouvement. La continuité circulaire. Un dynamisme sans dynamique. La France qui papillonne en rond autour de l’astre élyséen. Un tourbillon d’essence narcissique autour de la personne même du président de la République – le seul hélas que le meilleur produit de l’imbrication des strates hyper-politique (ministre), hyper-technocratique (inspecteur des finances) et hyper-financière (banquier d’affaires) de la Vème République est en mesure de produire.

C’est une révolution sans révolutionnaire, où le brave Gavroche est un Managing Director 2.0 nomade, winner sans complexe, surdiplômé, pragmatique, arrogant et bienveillant en même temps, assumant crânement posséder un yacht légalement immatriculé au Panama, qui a défiscalisé à hauteur de 66% les deux placements de 7 500 euros chacun effectués en 2016 et 2017 auprès de l’association En Marche ! puis du parti La République en marche, ainsi que le placement complémentaire de 4 600 euros versé pour soutenir le candidat à l’élection présidentielle de l’association En Marche !. Où Javert est un « beauf » sédentaire, quasiment illettré, provisoirement inscrit à Pôle emploi tant qu’il n’a pas refusé la seconde « offre raisonnable » portant sur le travail de nuit, à temps partiel et décalé, qui lui est proposée à 70 kms de son lieu de résidence, inaccessible par les transports en commun. Où la figure allégorique de la Liberté guidant le peuple du peintre Eugène Delacroix est remplacée par la « une » d’un magazine people montrant, en mode « photo volée » pour faire naturel, le couple présidentiel main dans la main, gracieusement habillé par la marque de vêtements de luxe du propriétaire du yacht, faisant des gazouillis à et des tweets avec un bébé panda emprisonné à vie au zoo de Beauval. Où les appels universels et grandiloquents à la liberté et à l’égalité placardés sur tous les murs, débattus dans des centaines de clubs, âprement discutés dans une Assemblée nationale qui ne connaissait pas encore les délicieuses techniques des amendements et sous-amendements, sont remplacés par des batteries de slogans publicitaires anglicisés[1], de formules creuses et/ou pompeuses[2] comme de mots gadgets élitistes[3] diffusés par des helpers sur les réseaux sociaux sous forme de contenus « sponsorisés » agrémentés d’improbables couleurs fluorescentes et criardes. Où « l’idée du changement portée par la présidence »[4] consiste à commander 1 200 assiettes à la Manufacture de Sèvres pour plus d’un demi-million d’euros. Où l’Elysée devient la marque Elysée© (déposée fin mai 2018 à l’Institut national de la propriété intellectuelle) pour pouvoir commercialiser gommes, stylos, briquets et autres porte-clefs. Où la devise républicaine du « monde ancien » est ringardisée par le triptyque prétendument moderniste du « nouveau monde » de The France Company, validé après étude de benchmarking confiée par l’Etat sans publicité ni mise en concurrence préalables à l’agence Vas-ha : « bon sens, efficience, bienveillance ».

Le sens du substantif « révolution » qui, lentement mais sûrement, se dessine dans l’accumulation des séquences impressionnistes constituées par chacune des actions politiques ou médiatiques de l’actuel président de la République, est celui moqué par Aimé Césaire dans La tragédie du roi Christophe (1963) à travers les paroles de Henri Christophe, roi d’Haïti (1811-1820) : « Il est temps de mettre à la raison ces nègres qui croient que la Révolution ça consiste à prendre la place des Blancs et continuer, en lieu et place, je veux dire sur le dos des nègres, à faire le Blanc ». Prendre la place des prédécesseurs pour faire comme eux, ce qui sera d’autant plus facile que l’on a conseillé les deux derniers d’entre eux. Appliquer à la lettre l’improbable formule du Guépard de Lampedusa : tout changer pour que « tout reste tel que c’est ». Demeurer immobile en mimant le mouvement. Maintenir la « caste » – c’est le terme qu’il utilisait de manière récurrente pour décrire les professionnels de la politique avant son accession à la présidence de la République[5] – technocratico-politicienne au pouvoir, en changeant le logiciel de gouvernance. Un logiciel fondé sur un nouveau code source : la finance et la technocratie sont nos amies. Un logiciel écrit à la va-vite par un programmateur qui entend laisser les « premiers de cordée » demeurer, et de loin, les « premiers de cordée » ; qui déclare ouvertement et sans vergogne que l’Etat dépense « un pognon de dingue » (25 milliards d’euros, soit 1% seulement du PIB, pour 11% de la population) en minima sociaux pourtant si indispensables à la correction des inégalités ; qui (re-)fait de la chasse à courre un instrument de diplomatie ; qui réunit aux frais du contribuable à huis clos – à huis clos ! – 140 multi-milliardaires au château de Versailles le 22 janvier 2018, le temps d’une brève et improductive rencontre où chacun de ces seigneurs de l’économie mondialisée est en réalité beaucoup plus puissant que son hôte, ainsi qu’il l’a admis au journal télévisé de 13 heures le 12 avril 2018 en indiquant que « les riches n’ont pas besoin de président : ils se débrouillent très bien tout seuls ». 140 Rois et Reines Soleil reçus par le surintendant Colbert, fasciné.

C’est ainsi que, mis à part l’âge du capitaine, la promesse performative (où l’action s’accomplit par le seul fait de son énonciation) de « révolution du quotidien » et donc de renouveau dont le quinquennat Macron serait porteur s’est quasi-instantanément fracassée sur la réalité de l’exercice du pouvoir, tout comme l’avait été dix ans auparavant l’assurance d’une « rupture » qui avait permis au président Nicolas Sarkozy de se faire élire en mai 2007 : « La France a choisi le changement. Elle a choisi la rupture avec les comportements, les modes de pensée, les idées du passé », disait au Havre (ville dont l’actuel Premier ministre a été maire), le 29 mai 2007, le président de la République d’alors, en des termes qui auraient pu être prononcés à l’identique dix années plus tard par le successeur de son successeur.

La brève période que constitue la première année de ce quinquennat et plus largement de la XIVème législature de la Vème République (14 mai 2017-21 juin 2018) doit suffire à jauger celui qui surjoue le rôle d’apôtre de « l’efficacité », ce mot fourre-tout, usé jusqu’à la corde, cette ritournelle vieille comme la politique[6] et nécessairement consensuelle que le président de la République a réussi le « coup de com’ » de privatiser à son seul usage dès la publication de sa brochure publicitaire Révolution – « Alors pourquoi serons-nous plus efficaces ? Pourquoi devrions-nous y arriver là où tant d’autres ont échoué ? (…) Si nous voulons que la politique serve de nouveau les Français, il faut s’atteler à la rendre efficace » (p. 243) –, en même temps qu’il se fait en permanence le juge de l’efficacité ou de l’inefficacité de telle ou telle politique, sans avoir du coup à argumenter pour justifier son point de vue qui apparaît comme naturel et évident[7]. A l’instar d’un mantra, il l’emploie en effet comme synonyme d’efficience managériale en toute occasion, dans ses monologues jusqu’au titre des projets de loi[8], probablement dans l’objectif de s’auréoler dans l’esprit public d’une image de champion de la performance, du mouvement rapide et de la modernité tant attendue terrassant la parole publique démonétisée de ses prédécesseurs, les conservatismes et les procrastinateurs – le président Sarkozy au début de son quinquennat avait déjà cette formule : « Je démarre à fond et ensuite j’accélère ». « Conduire la réforme tambour battant », comme le préconisait en 2008 le « rapport Attali » de la Commission pour la libération de la croissance française dont Emmanuel Macron était l’un des rapporteurs-adjoints (p. 20). Ainsi, il évoque au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017 « les impératifs d’efficacité » auxquels il entend « soumettre » (sic) les parlementaires et c’est au nom de l’amélioration de « l’efficacité » du travail parlementaire que son Premier ministre a annoncé le 5 mars 2018 vouloir restreindre le droit d’amendement des députés et sénateurs en fonction de la taille du groupe parlementaire auxquels ils appartiennent ; il déclare à Orléans le 27 juillet 2017 « la première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus d’ici à la fin de l’année avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois, ou perdus. C'est une question de dignité, c'est une question d'humanité et d'efficacité là aussi »[9] ; il justifie – ô paradoxe ! – sa propre immobilité par ce toc de langage comme lorsqu’il tweete le 22 décembre 2017 que « la France reconnaîtra l’Etat palestinien mais au bon moment, avec un esprit de justice et d’efficacité », de même qu’il considère depuis la Chine le 10 janvier 2018, lui, le chantre du « parler vrai », que s’exprimer publiquement sur les droits humains depuis Pékin serait « totalement inefficace ».

« Inefficace », c’est le reproche que l’Assemblée générale du Conseil d’Etat n’a pas hésité à renvoyer en boomerang à l’exécutif, dans son avis du 15 février 2018 relatif au projet de loi « pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif » : « le Conseil d’État aurait souhaité trouver dans le contenu du texte, éclairé par l’exposé des motifs et l’étude d’impact, le reflet d'une stratégie publique fondée sur l'exacte mesure des défis à relever et sur des choix structurants orientant les services publics vers un exercice plus efficace de leur mission » ; et d’ajouter, dans une formule tout aussi assassine au-delà du sabir technocratico-administratif classique : « le Conseil d’État ne peut que regretter que le projet ne soit pas l’occasion d’une simplification drastique des dispositifs qui, au fil de la sédimentation des dispositions, se multiplient et se déclinent en variantes dont la portée, le régime ou les conditions diffèrent marginalement, sans que cette sophistication n’entraîne un surcroit d’efficacité »[10]. Inefficace encore, le référé civil en 48 heures créé, à la demande du président de la République, pour supprimer la diffusion de fausses informations en période électorale : dans son avis n° 394641 du 19 avril 2018 sur les propositions de loi relatives à la lutte contre les fausses informations, le Conseil d’Etat relève « l’efficacité incertaine de cette nouvelle procédure » (para. 18).

Cette brève période est d’autant plus parlante que le candidat Macron a considéré aux derniers jours de la campagne présidentielle, en des termes qui engagent sa propre action, que « les derniers présidents ont construit les conditions de leurs échecs dans les premières semaines à cause de l’outrance, du déni du réel ou de la procrastination » (Journal du dimanche, 8 avril 2017). Il est vrai qu’une fois élu, le président de la République a opportunément changé d’avis sur ce sujet comme sur tant d’autres[11], on aura l’occasion d’y revenir ad nauseam, repoussant aux calendes grecques différentes mesures pourtant présentées comme urgentes[12], invitant le 14 mars 2018 les retraités en colère contre la diminution de leur pouvoir d’achat à « un peu de patience » et considérant qu’il faut attendre six mois, puis douze mois, puis dix-huit mois, puis deux ans et désormais jusqu’à la fin de son quinquennat voire très au-delà (2040 !) avant de pouvoir effectuer un bilan autorisé des bienfaits ou des méfaits de son action[13] en même temps qu’il n’a cessé de camper sur la posture consistant à proclamer qu’il va réussir – mais quand ? –, lui, lui, lui, lui, oui, lui, « là où tant d’autres ont échoué »…

C’est toutefois dès le 7 septembre 2017 que le très influent New York Times a publié sous la plume de l’universitaire britannique Chris Bickerton une tribune au titre définitif : « Emmanuel Macron will be yet another failed French Président ». Cette affirmation est-elle miraculeusement prémonitoire ou grossièrement erronée ? (…)

 

[1] Du type « Business France » ; « Task Force » ; « France is back » ; « One Planet Summit » ; « Choose France » ; « bottom up » ; « Just do it »© ; « there is no planet B » (phrase prononcée au Congrès américain le 25 avril 2018, utilisée de longue date comme slogan tendance sur des T-shirts d’une marque internationale de vêtements à petits prix) ; « business friendly approach ».

[2] Telles que celles-ci, authentiques : « les retours éventuels de djihadistes de Syrie seront étudiés au cas par cas, en temps utile » ; « la situation est ce qu’elle est par la brutalité du monde qui est le nôtre » ; « ce patrimoine, nous devons le défendre, le porter, le réinventer, nous le réapproprier parce qu’il est notre identité et notre avenir » ; « la protection des réfugiés est un devoir moral et politique dans lequel la France a décidé de jouer son rôle » ; « the chance for your generation : the ability to create your own opportunities » ; « je pense que le risque est de brandir des objets connotés, qui ont leur propre histoire, ou de faire des raccourcis en plongeant tout le monde dans un même sac » (à propos de la réorganisation de l’islam de France) ; « Je crois dans l'autonomie et la souveraineté. La démocratie est le système le plus bottom up de la terre. #AIforhumanity » (tweet du 29 mars 2018) ; « l’utopie prométhéenne ne doit pas devenir une dystopie » (discours du 29 mars 2018 sur l’intelligence artificielle) ; « la musique de la paralysie, qui ne prend pas conscience du temps qui est le nôtre » (discours au Parlement européen le 17 avril 2018) ; « I want this country open to disruption » (magazine Forbes, 1er mai 2018) ; « ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres » (12 juin 2018) ; « nous ne devons jamais perdre de vue le devoir collectif qui est le nôtre » (tweet u 15 juin 2018) ; « Qu’on ne vienne pas m’expliquer qu’il n’y a pas d’avenir dans le bio » (tweet du 20 juin 2018) ; « Nous avons anthropologiquement, ontologiquement, métaphysiquement besoin de la religion » (26 juin 2018).

[3] Illibéralisme, ipséité, disruption…

[4] Communiqué de l’établissement public de Sèvres cité par Le Canard enchaîné, 13 juin 2018, p. 2 (« La facture bidon de la vaisselle de l’Elysée»).

[5] Dans Révolution, il a pourfendu « l’injustice d’une société d’ordres, de statuts, de castes, de mépris social où tout conspire – et pour quel résultat ! – à empêcher l’épanouissement personnel » (p. 18).

[6] Dans sa pièce de théâtre Le Professeur Bernhardi (1912, Actes Sud 1994), Arthur Schnitzler fait dire au personnage de Flint, un ministre grotesque, la caricature du politicien : « A présent, ma vision du monde tient en un seul mot : le travail, l’efficacité » (p. 120). Pendant la mise en œuvre de l’état d’urgence du 14 novembre 2015 au 1er novembre 2017, les autorités en place n’ont cessé de vanter « l’efficacité » de ce régime législatif d’exception (par ex. : le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve à l’Assemblée nationale le 19 mai 2016 : « si nous visons une efficacité maximale, pour autant nous ne devons jamais oublier que nous sommes en République… »), avec les résultats (nuls) que chacun a pu constater en termes de prévention du terrorisme.

[7] Ainsi, lorsqu’il décrète le 12 juin 2018 que les minima sociaux sont inefficaces, alors que tout démontre qu’ils sont indispensables à la réduction des inégalités mais qu’ils doivent par ailleurs être accompagnés de mécanismes sociaux, urbains, scolaires, politiques ou économiques permettant d’aider les pauvres à améliorer leur condition sociale.

[8] V. par exemple le projet de loi constitutionnelle du 9 mai 2018 « pour une démocratie plus représentativeresponsable et efficace », dont le contenu a une portée exactement inverse à chacun de ces items.

[9] V. aussi son tweet du 11 janvier 2018, où le mot « efficacité » est employé dans les trois phrases, toutes trois purement verbeuses : « Sur le sujet migratoire, il faut avoir de la détermination, de l’efficacité et de l’humanité. L’humanité sans l’efficacité, ce sont de belles paroles. L’efficacité sans l’humanité, c’est de l’injustice » ; puis, sur le même sujet, son tweet du 23 juin 2018 qui bégaie : « agir pour des solutions efficaces et humaines ».

[10] A plusieurs reprises, le Conseil d’Etat a vertement critiqué certains aspects des avant-projets de loi qui lui ont été soumis pour avis, pointant ainsi l’amateurisme de l’exécutif. Par exemple, puisque selon l’article 34 de la Constitution, « la loi fixe les règles concernant la détermination des crimes et délits », la création d’une nouvelle contravention d’outrage sexiste peut se faire par décret, et par suite le Conseil d’Etat suggère « au Gouvernement de lui présenter pour avis un projet de décret créant cette nouvelle contravention » (avis n° 394437 du 15 mars 2018, pt 34) ; le 28 mars 2018, le conseil des ministres a adopté un projet de loi « relatif à la lutte contre la fraude fiscale », dont une des dispositions initiales, celle visant à créer une « police de la fraude », était elle aussi de nature réglementaire et a été ôtée de l’avant-projet de loi par le Conseil d’Etat à la suite de son avis n° 394440 du 22 mars 2018 : « le Conseil d’Etat observe que le nouveau service dont la création est envisagée aurait des compétences identiques à celles du service existant rattaché au ministère de l’intérieur, sans que le projet d’article ni, selon l’administration, aucun autre projet de texte ne vienne introduire des éléments de spécialisation. Le nouveau service serait donc concurrent du premier. Le Conseil d’Etat n’est, par conséquent, pas convaincu de la nécessité de créer un nouveau service d’enquête et n’a pas compris pourquoi dans un souci de bonne administration, n’était pas retenue l’option consistant à renforcer le service existant » (pt 8).

[11] De même que le Premier ministre avait garanti, en août 2017, « une hausse jamais vue du pouvoir d’achat » et que le ministre de l’Action et des comptes publics, en décembre 2017, avait invité les français à vérifier sur leur feuille de paie de janvier 2018 que leur pouvoir d’achat avait augmenté – il a baissé à cette date, sauf pour les très hauts revenus.

[12] Ainsi de la réforme institutionnelle, de la limitation du cumul des mandats dans le temps, de la réforme des retraites, de la réforme de l’audiovisuel pourtant qualifiée de « honte » par le président de la République en décembre 2017 et promettant un projet de loi dans la foulée, lequel est désormais annoncé en juin 2018 pour être adopté « courant 2019 », de l’engagement d’ouvrir la procréation médicalement assistée à toutes les femmes…

[13] Par exemple, le 13 février 2018, devant l’Association de la presse présidentielle, il a déclaré : « la meilleure bataille pour le pouvoir d’achat, c’est le retour à l’emploi. Mais j’ai toujours dit que ça prendrait du temps ». Le surlendemain, l’INSEE publiait des statistiques montrant une baisse de 0,7 point du chômage au quatrième trimestre de l’année 2017, dont le taux est passé à 8,9%, soit son plus bas niveau depuis 2009…

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