Se méfier des vœux de bonheur pour l’école…

Jean-Michel Blanquer nous promet le bonheur d'enseigner ... Pourtant, force est de constater que la politique mise en œuvre jusque-là par le ministre est loin d’avoir apporté le bonheur pas plus que ne l'apporteraient les transformations envisagées.

Le ministre de l’Éducation nationale annonce des transformations profondes du système scolaire qui permettront, nous explique-t-il, de « remettre le sens du métier et le bonheur d’enseigner au centre[1]». Pourtant, force est de constater que la politique mise en œuvre jusque-là par Jean-Michel Blanquer est loin d’avoir apporté le bonheur d’enseigner aux enseignants… Les injonctions méthodologiques sur la lecture, les évaluations CP-CE1, les réformes du lycée et du bac ont plutôt, à en croire bien des enseignants, contribué à la perte de sens de leur métier. Et les transformations annoncées visant à augmenter le temps de travail ou à précariser l’emploi par l’embauche de contractuels ne semblent pas non plus devoir être, a priori, considérés comme des gages de bonheur pour les enseignants.

Bonheur et confiance …
Le bonheur scolaire est une idée récurrente de Jean-Michel Blanquer. Dans l’ouvrage qu’il publie en 2018[2] pour appeler à construire l’école de la confiance, il affirme que quoique ne « relevant pas substantiellement du politique » le bonheur est un besoin pour les professeurs comme pour les élèves[3]. Il en révèle la dynamique essentielle : « Le bonheur vient avec la confiance et la confiance est le levier essentiel du progrès collectif que nous devons mener dans un pays parfois tenté par les passions tristes et le pessimisme ». Résumons-nous : dans une école où les relations entre élèves, enseignants et parents seraient portées par la confiance plutôt que par le pessimisme, régneraient le bonheur d’apprendre et le bonheur d’enseigner. Et d’en introduire le signe symbolique : la rentrée en musique[4].  La réalité est plus complexe :  les relations entre élèves, enseignants et parents sont traversées par des tensions de tous ordres parfois liés aux inégalités sociales, parfois aux incohérences du système, parfois tout simplement à la réalité ordinaire des rapports sociaux qu’on ne peut apaiser d’une simple invocation au bonheur.
N’importe, le ministre n’a de cesse de nous promettre l’école du bonheur. Au printemps 2019, défendant au Sénat la loi « pour une école de la confiance », il nous assurait qu’elle permettrait les fondations indispensables pour « une école du bonheur »[5]. Lors de sa conférence de presse[6] de rentrée 2019, il proclamait sa volonté de lier réussite des élèves et bonheur professionnel pour pouvoir se projeter avec confiance dans l’avenir. C’est un leitmotiv : qu’il annonce vouloir faire de l’école un endroit où l’on va avec bonheur[7], qu’il considère que les classes de CP à 12 apportent le bonheur d’enseigner[8], qu’il veuille montrer par la rentrée en musique que l’école est un lieu où on se retrouve avec bonheur[9], qu’il considère que les internats sont un bonheur pour ceux qui y travaillent[10]
On pourrait multiplier les citations tout en constatant qu’elles procèdent d’une forme d’incantation. Ce n’est pas tant l’expression constatable de ce bonheur par les intéressés qui légitime l’affirmation du ministre que l’appel à croire à son avènement.
Cette logique scolaire du bonheur, le ministre veut l’inscrire dans l’essence même du projet républicain : le ministre affirme que le bonheur de tous est la finalité de la République[11] mais c’est dans une perspective libérale que Jean-Michel Blanquer veut considérer le bonheur comme une conséquence de l’initiative individuelle, de l’épanouissement et du développement personnel comme de la croissance économique. Un bonheur qu’on veut distinguer de l’hédonisme. Dès sa prise de fonction, le 17 mai 2017, Jean-Michel Blanquer l’affirme : « le bonheur est une idée qui va avec l’effort[12] ». Il le répétera souvent : « quand on va à l’école, on y va avec bonheur même si on va aussi y faire des efforts[13] ».  Ses affirmations du bonheur sont souvent modulées par des concessions nécessaires : bonheur et effort, bonheur et rigueur[14], bonheur et autorité[15]

Dernière étape vers le bonheur : vers une ubérisation des métiers enseignants ? 
Jusque-là, on pourrait croire à une simple manœuvre de séduction : promettre le bonheur à ceux qui feraient confiance. La dernière étape que ce discours de construction du bonheur scolaire nous propose de franchir, c’est celle de la transformation du métier[16] et de son cadre statutaire pour créer l’enseignant du XXIème siècle. Le discours gouvernemental se contente pour l’instant d’en découvrir quelques fragments : changement des règles d’affectation, formation continue pendant les vacances, annualisation des obligations de service, modulation des obligations de service en fonction de l’ancienneté, rémunération au mérite, heures supplémentaires, augmentation du recours aux contractuels, … mais quelques-uns osent aller plus loin.
L’enjeu est de transformer les représentations et notamment celles des personnels eux-mêmes. La flexibilité, la précarité, le contrat plutôt que le statut sont vantées comme les conditions idéales d’une liberté nouvelle et d’une progression des revenus. Sans doute suffirait-il de confronter ces promesses à la situation actuelle des contractuels pour déchanter rapidement mais parfois le discours parvient à imposer ses rhétoriques contre l’évidence de la réalité.
Ce discours qui affirme le statut comme un carcan dont il faut se libérer n’est pas une invention syndicale dont le ministre pourrait considérer qu’il procède du « ventilateur à angoisses[17] ». Il est, par exemple, tenu par une association « Aide aux profs » qui affirme qu’être contractuel sera la condition « d’une vraie liberté d’action pour les futurs professeurs qui ne seront plus piégés par la sécurité de l’emploi » et que « chacun pourra décider, puisque contractuel, de s’extirper de ce qui le fait souffrir quand il en ressent l’envie ». Participant à un colloque organisé par « Aide aux profs » en juin 2016[18], Jean-Michel Blanquer disait toute son admiration pour travail engagé par cette association et soutenait sans ambiguïté la nécessité d’agir dans cet esprit… celui de la précarisation comme vecteur de liberté !
Les discours institutionnels commencent, au prétexte de mobilité ou de reconversion, à vouloir porter cette représentation nouvelle d’une ubérisation du métier, dans un contexte où l’affirmation est de plus en plus fréquente d’une relativisation des compétences spécifiques de métier au profit de compétences comportementales transversales.  Ces discours institutionnels chercheront progressivement à persuader les agents eux-mêmes de devenir les acteurs de ces transformations. L’attachement au statut se délitera au profit d’une promesse d’indépendance…

C’est pourquoi le travail de formation syndicale doit s’intensifier sur ces questions pour maintenir une culture professionnelle convaincue que les fondements du statut s’inscrivent dans la démocratie et l’intérêt général et qu’un service public ubérisé ferait croître encore les inégalités.

 

 

[1] Le Monde, 23 décembre 2019
[2] Jean-Michel BLANQUER, Construisons ensemble l’école de la confiance, Odile Jacob, 2018
[3] Ibidem, p.10
[4] Ibidem, p.163
[5] Sénat, intervention de JM Blanquer, 14 mai 2019
[6] Conférence de presse du 27 août 2019
[7] Réunion nationale des recteurs, 31 octobre 2018
[8] Interview par Philippe MABILLE, La Tribune, 22/12/2017
[9] Libération, 28 août 2017
[10] Jean-Michel BLANQUER, L’école de la vie, Odile Jacob, 2014
[11] 89ème congrès de l'Assemblée des départements de France, Bourges, 18 octobre 2019
[12] Valeurs actuelles, 1er juin 2017
[13] France 2, Quatre vérités, 3 septembre 2019
[14] JDD, 22 juillet 2017
[15] Le Parisien, 13 novembre 2017
[16] Le Monde, 23 décembre 2019
[17] JDD, 2 février 2019
[18] Après-Profs, 3è colloque d’aide aux profs, 15 juin 2016, intervention de Jean-Michel Blanquer

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