Ceux qui travaillent en REP…

à propos du rapport du CNESCO sur les inégalités (septembre 2016)

Il faut toujours faire la part d’un rapport et de ses interprétations par la presse. Contrairement à ce que quelques médias ont cru bon d’affirmer, le CNESCO ne préconise pas explicitement la suppression des REP. Pour autant, la violence du discours critique qu’il tient sur l’éducation prioritaire n’a pu laisser indemne tous celles et ceux qui y travaillent. Entendons-nous bien, nous avons bien compris qu’il n’était pas dans l’intention du CNESCO de mépriser les enseignants et, pour preuve, la première de ses recommandations se fonde sur la reconnaissance de la compétence professionnelle. Mais, pour autant, peut-il affirmer aujourd’hui que l’éducation prioritaire n’est qu’un échec ? Le premier effet d’une telle affirmation est la sidération de bon nombre d’enseignants de l’éducation prioritaire à entendre ce que Marc Douaire, président de l’OZP, a considéré être « un message de désespérance jeté au visage des enseignants de ZEP »

Corrélation, causalité, interprétation…

Je n’ai pas l’intention d’idéaliser les REP. J’en sais les faiblesses, les difficultés, les complexités. Mais de là à considérer que l’éducation prioritaire pourrait se résumer en une discrimination négative, il y a un aveuglement produit par une lecture très univoque des données. Car si on peut constater qu’en éducation prioritaire beaucoup d’indicateurs signalent une moindre qualité éducative, peut-on pour autant y voir l’effet de la politique scolaire plutôt que les conséquences de la réalité sociale ?

Prenons un exemple. Du fait des exclusions d’élèves, de leur absentéisme ou du temps passé à réguler le fonctionnement des groupes-classes, on peut montrer qu’il y a moins de temps d’enseignement dans les REP que hors-REP. Mais une telle corrélation ne signifie pas qu’on puisse considérer que l’éducation prioritaire produit cette différence, comme si la labélisation portait en soi sa part de renoncement à l’exigence. Bien sûr, on pourra toujours trouver ici ou là quelques exemples de renoncement mais ils ne constituent en rien des phénomènes spécifiques à l’éducation prioritaire. A l’inverse, on pourra citer bien des équipes où la dynamique de réseau est porteuse d’une ambition qui, sans cette dynamique, ne résisterait peut-être pas à l’usure du quotidien.  

On peut toujours constater que la labélisation est corrélée avec une moindre stabilité des personnels enseignants. Pour autant, la cause en est ailleurs, dans l’image des quartiers, dans la complexité de l’exercice quotidien. Qui pourrait croire que la suppression des REP conduirait à une meilleure attractivité pour les enseignants expérimentés ?

Et ainsi de bien des constats, réalités indiscutables, mais certainement pas produites par l’éducation prioritaire comme les effets pervers d’une générosité si maladroite qu’elle fabriquerait elle-même l’objet qu’elle cherche à combattre. On peut tenter de décrédibiliser l’éducation prioritaire en montrant que les résultats de ses élèves sont plus faibles mais qui peut aujourd’hui établir « scientifiquement » ce que serait ces résultats sans l’éducation prioritaire ?

Discours scientifique, discours politique…

Dans une période où bien des candidats potentiels affichent la réduction des dépenses de l’Etat comme objectif majeur ou s’accrochent à un modèle élitiste pour énoncer leurs réformes éducatives, on imagine les effets possibles d’affirmations tranchées sur une éducation prioritaire inefficace. Disons-le simplement, le rapport du CNESCO offre une argumentation qui sera utilisée contre l’égalité. On peut bien sûr énoncer un impératif absolu de vérité scientifique et en considérer la nécessité comme transcendant les enjeux politiques. Mais aucune analyse sociologique ne peut prétendre circonscrire la réalité sociale au point de prescrire une ligne politique. D’autant que tout ne fait pas consensus chez les sociologues.

Et ne peut-on pas revendiquer que des sociologues, conscients des enjeux de leurs discours d’autant qu’ils travaillent pour une institution publique, aient pour obligation éthique de s’interroger sur les effets de leurs propos tant sur l’opinion publique que sur la classe politique ? 

La fin de l’éducation prioritaire ?

On peut imaginer une volonté politique qui viendrait à bout de la discrimination sociale des territoires, qui permettrait une mixité réelle, qui donnerait par la formation l’ensemble des compétences enseignantes qui lèvent les obstacles d’apprentissage… Une société qui accepterait de consacrer des moyens publics à la hauteur des besoins réels de l’égalité scolaire.

Ce jour-là, l’éducation prioritaire se dissoudra d’elle-même. Mais en attendant, nous continuerons à affirmer qu’elle est nécessaire. Nous continuerons à demander que le travail quotidien de ses équipes soit soutenu, reconnu, accompagné. Nous continuerons à revendiquer les moyens qu’elle nécessite.

La préconisation des chercheurs est indispensable mais elle ne peut négliger la réalité du travail quotidien de celles et ceux qui, depuis des années, ont permis, au sein de l’éducation prioritaire, de transmettre et construire des savoirs et de puiser dans la dynamique des réseaux et des équipes l’engagement et la réflexion nécessaire.  

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