La grammaire, les querelles idéologiques et le mépris des élèves…

La présidente du Conseil supérieur des programmes (CSP), Souad Ayada, vient de remettre son projet de réajustement des programmes. On se souvient qu’elle avait annoncé ses intentions avec une détermination qui, pour le moins, ne pêchait pas par excès de subtilité : elle voulait, affirmait-elle, en finir avec les âneries…

La présidente du Conseil supérieur des programmes (CSP), Souad Ayada, vient de remettre son projet de réajustement des programmes. On se souvient qu’elle avait annoncé ses intentions avec une détermination qui, pour le moins, ne pêchait pas par excès de subtilité : elle voulait, affirmait-elle, en finir avec les âneries… (1). C’est sur un ton analogue, au nom du bon sens et de la lutte contre l’appauvrissement de la langue, qu’elle annonce des modifications (2) qui répondent parfaitement aux perspectives annoncées par Jean-Michel Blanquer. La professeur de philosophie, quelles que soient ses convictions personnelles, est la voix d’une instrumentalisation idéologique qui cherche à séduire en renouant avec une conception conservatrice de l’éducation. Aussi proclame-t-elle sa volonté de réinstaurer l’enseignement de la grammaire. L’interview qu’elle accorde au Point est parfaitement révélatrice du simplisme des argumentations utilisées.

 Retour sur le prédicat
On ne pourra pas m’accuser d’avoir été un adepte du prédicat : je suis de ceux qui ont écrit que l’introduction de cette notion était loin de porter les vertus de démocratisation des savoirs grammaticaux qu’on lui prêtait (3). Pour autant les programmes de 2015 ne constituaient pas le scandale d’un renoncement porteur d’un appauvrissement de la langue. Mais ce qui compte pour convaincre dans la stratégie de Blanquer, c’est de faire peur … alors on n’hésite pas à affirmer que le programme « interdit l'accès à des pièces maîtresses de notre littérature » et que désormais ce sera le langage SMS qui va « devenir la norme ». Et au concours de la diatribe, point de limite… Dans un blog de janvier 2017, Lucie Martin affirmait que la logique des nouveaux programmes serait de remplacer Molière par Cyril Hanouna (blog de Lucie Martin, 03/01/2017) !

La mort du passé simple ?
Souad Ayada a donc décidé de replacer le débat au sujet des programmes sur le plan des idéologies, celui qui ouvre les perspectives de l’exagération, de l’outrance et du mensonge.
Ce débat qui préfère la caricature plutôt que l’analyse objective est la pire des choses qui puisse arriver à l’enseignement de la grammaire. Prenons l’exemple du passé simple.
Les programmes de 2015 n’écartent pas le passé simple des objectifs d’enseignement, ils organisent la progression de son apprentissage. Cette progression ne prévoit pas la mémorisation des désinences du passé simple aux premières et secondes personnes pendant le cycle III, c’est-à-dire jusqu’à la classe de 6ème. Cette importance accordée à la troisième personne obéit à une logique parfaitement compréhensible, guidée par la valeur narrative du passé simple.
Mais les programmes ne renoncent pas pour autant à l’enseignement du passé simple avant la  classe de 5ème. Dès la maternelle, avec les contes, les enseignants proposent aux élèves de le fréquenter et il est fréquent qu’ils en usent au cycle III dans des production d’écrits, même s’ils peinent à en maîtriser les règles de construction. Enfin, ils y sont régulièrement confrontés par la lecture de textes littéraires qui est inscrite au programme.
Tout ça n’a donc pas grand-chose à voir avec la volonté de renoncer à enseigner le passé simple ! On peut débattre de la temporalité choisie pour la progression de son apprentissage mais cela ne se confond pas avec un renoncement.
Et pour ceux qui doutent de la nature idéologique de l’affaire, observez que ce n’est pas à la publication des programmes que le Point s’est mis à dénoncer le scandale de la fin du passé simple, mais en décembre dernier (4) quand le ministre commençait à évoquer une rectification des programmes !

La grammaire négociable ?
A en croire Saoud Ayada, les programmes de 2015 rendaient la grammaire négociable.
Comment pourrait-on imaginer que les précédents responsables des programmes auraient pu être si stupides et ignorants qu’ils auraient voulu renoncer au principe même d’une grammaire normative. Personne n’a jamais énoncé l’idée que la grammaire obéissait à une négociation entre maître et élève. En réalité, l’expression vient d’un dispositif d’enseignement de l’orthographe (la dictée négociée) dont le principe est de donner une place centrale à la justification argumentée par l’élève de son choix orthographique, un travail justement destiné à s’approprier les normes orthographiques. Avec une mauvaise foi patente, Jean-Paul Brighelli fait croire que désormais, dernière lubie du pédagogisme, toute forme orthographique devrait être acceptée. (5)
Mais si la grammaire ne dépend pas des caprices de chacun, on ne peut pour autant considérer qu’elle procéderait d’une vérité absolue qui transcenderait les pratiques langagières. La grammaire est aussi dépendante des usages, elle évolue suivant les époques et il suffit de considérer l’histoire des catégorisations pour comprendre qu’elles sont loin d’être immuables. De même, il faut aussi faire preuve d’une étonnante ignorance pour faire comme si l’usage était toujours en parfaite cohérence avec la norme. Et comme disait Grevisse : l’usage a toujours raison même quand il a tort ! Et affirmer cela n’a rien d’un renoncement…

Le mépris des élèves
En définitive, le plus désolant dans toutes ces polémiques, c’est qu’elle se font sur le dos de l’élève. Pendant que la présidence du CSP tente de nous convaincre que son combat essentiel est que tous les enfants puissent avoir accès à Phèdre (« Je le vis, je rougis, je pâlis… »), on continue à augmenter le recrutement de contractuels qui ne disposent manifestement pas des savoirs nécessaires pour enseigner la catégorisation grammaticale, on continue à diminuer la formation continue d’enseignants qui auraient pourtant besoin de pouvoir réfléchir à l’enseignement du passé simple et on impose des méthodes d’apprentissage de la lecture où la part de la littérature a cédé le pas à des exercices syllabiques répétitifs …

 

(1) Le Point, 31/01/2018
(2) Le Point, 30/06/2018
(3) Paul DEVIN, Prédicat : démocratiser la maîtrise de la langue n’est pas un problème de catégorisation grammaticale, Carnets Rouges n°10, mai 2017
(4)  Le Point, 19/12/2017
(5) Le Figaro, 01/04/2017

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