Le bon sens et le pouvoir hiérarchique

A nouveau, le ministre évoque le bon sens comme devant présider aux décisions. Cela pourrait avoir le le goût d’une plus grande confiance faite aux agents de la fonction publique et à leur capacité d'exercer leur responsabilité ... à moins que cela ne soit le signe d'une volonté de fonder le pouvoir hiérarchique dans l'illusion d'une incontournable évidence devant être admise par tous!

A nouveau, le ministre évoque le bon sens pour justifier ses décisions[1]. Et depuis quelques jours, cet argument du bon sens est abondamment repris dans les discours hiérarchiques, y compris dans les interviews accordés par les recteurs et les DASEN à la presse locale[2].
Les enfants des classes maternelles pourront-ils amener leurs doudous ? Non répond le DASEN, c’est du bon sens[3].
« Vous avez du bon sens, faites au mieux » dit ce responsable à des syndicalistes inquiets[4]
Au nom du bon sens, on explique ici que la mise en quarantaine d’une classe ne sera envisagée qu’à partir de 3 ou 4 cas avérés[5]. Mais le bon sens affiche, ailleurs, d’autres logiques : rappelons qu’au mois de mai dernier, le « bon sens » du ministre défendait comme « normal » d’être strict en fermant une école dans le cas d’une simple suspicion[6].

La réponse locale prend déjà des allures d’une cacophonie peu rassurante.

Réglementation ou bon sens ?
Certes, on peut toujours fustiger la réglementation administrative, la considérer par nature comme absurde et tatillonne et vouloir lui substituer la capacité des individus à assumer leurs responsabilités en les déclinant en fonction des réalités locales. Cela pourrait avoir le goût d’une plus grande confiance faite aux agents de la fonction publique mais en réalité cela équivaut bien souvent à laisser le pouvoir à l’arbitraire de la décision personnelle des supérieurs hiérarchiques.
Car la motivation de ces décisions de bon sens ne s’embarrasse pas toujours des préliminaires de l’analyse objectivée et concertée.
Bien des ouvrages ont été publiés[7] qui nous expliquent que le retour du bon sens est une nécessité pour le management, qu’il s’opposerait à la technocratie experte pour lui substituer une logique dont l’évidence élémentaire voudrait qu’elle s’impose à tous.
Le problème est que le bon sens n’est pas universel et transcendant et que l’évidence avec laquelle il s’impose pour celui qui l’énonce ne garantit ni la vérité, ni le jugement partagé. Pour le dire autrement, le sens commun est culturellement et idéologiquement relatif. Dans la presse acquise à la politique gouvernementale actuelle, on a régulièrement souligné le bon sens de Blanquer : « ni de droite, ni de gauche mais guidé par le bon sens » affirmait le Figaro en septembre 2017 pour défendre la sélection à l’entrée de l’université ou le retour au syllabique, …

Le jugement du supérieur hiérarchique comme norme ?
Progressivement notre administration s’est départie d’une conception de l’autorité hiérarchique qui se fondait sur l’application des textes réglementaires pour lui substituer une vision personnalisée où le jugement du supérieur hiérarchique aurait force de réglementation et serait donc censé s’imposer aux subordonnés, d’autant que le primat du local ferait croire que la clé de l’amélioration qualitative procéderait de l’ajustement des décisions aux réalités particulières. Une multitude de paramètres, d’un tout autre ordre, viendra guider les choix que l’on prendra bien sûr le soin de justifier par le bon sens.
Une telle conception du pouvoir hiérarchique a pourtant montré ses fortes incidences sur l’augmentation des risques psychosociaux et la dégradation des relations avec la hiérarchie. Il contribue aussi à une forte variation des consignes et de leurs priorités respectives qui dégrade le sens du travail et la compréhension des enjeux.
Une administration démocratique peut-elle se mettre sous le joug des certitudes de son ministre et de ses cadres ? Il y a une confusion inquiétante quand, au nom du principe constitutionnel qui affirme que le gouvernement dispose de l’administration, on prétend justifier un autoritarisme fondé sur le bon sens du ministre ou du cadre et cela jusqu’à la contrainte méthodologique des pratiques professionnelles. D’autant que la capacité d’une telle conception à améliorer qualitativement le service public reste à prouver. Le constat qui s’impose par contre, au quotidien, c’est la difficulté croissante qu’ont les agents à faire leur travail dans les perspectives des finalités du service public.

Un épisode exceptionnel ?
La difficile et complexe réalité de la crise épidémique pourrait nous laisser croire à un épisode exceptionnel qui s’expliquerait par la nature singulière de la situation avant un retour à la normale. L’incroyable revirement de discours entre l’allégation de l’inutilité des masques proclamée par le gouvernement au premier trimestre 2020 et l’affirmation de l’irresponsabilité de ceux qui refusent l’obligation d’en porter aujourd’hui n’est pas seulement le signe d’une adaptation du discours à la disponibilité du produit. Il révèle une conception de la politique où la parole des gouvernants prévaut sur la raison des citoyens. Transposée dans la fonction publique, ce primat de la communication politique revient à privilégier le pouvoir hiérarchique sur les finalités des missions, privilège que venait justement limiter et contraindre le cadre statutaire de l’exercice de ces missions par le fonctionnaire. La volonté persistante à restreindre ce statut, au nom du pragmatisme – qui en définitive procède des mêmes logiques que celle du recours au bon sens – se pare des atours faussement démocratiques d’un exercice local de la responsabilité et participatif de la décision.

Il n’en est rien. Jean-Michel Blanquer en a fait la preuve en feignant que l’affirmation répétée de la confiance suffirait à créer l’illusion de son existence. La réalité est que jamais la crise de confiance n’a été si forte… et que bien peu nombreux sont ceux qui reprendront leur classe avec le sentiment d’être aidés, accompagnés et protégés par leur institution.

 

[1] Par exemple : Le Parisien, 26/08/2020

[2] La Dépêche 26/08/2020, La Montagne 28/08/2020

[3] La Montagne 28/08/2020

[4] Est-Républicain, 26/08/2020

[5] Ouest-France, 27/08/2020

[6] Le Monde 19/05/2020

[7] Pour ne citer que quelques exemples : « Le management du bon sens », « Management : science ou bon sens », « Les illusions du management : pour le retour du bon sens »

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