Les fantasmes d'une éducation spontanée par les désordres de la vraie vie

Voilà une image diffusée, depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux pour dénoncer les écarts entre l’ordre scolaire des disciplines et la « vraie vie ». L’école y est représentée par une image d’ordre : tout est classé, rien ne se mélange, rien ne déborde. La vie au contraire éclate de mélanges, de débordements, de dégoulinures. La vraie vie, quoi! 

peintures peintures

Et l’image de nous proposer, insidieusement, au-delà de la question des couleurs, de filer la métaphore. D’un côté, il y a les partisans de la vie, du mélange, de la rencontre, du métissage. De l’autre, les partisans de l’ordre, du chacun chez soi, de la défense d’une identité spécifique qui ne doit surtout pas connaitre le moindre mélange. Et comme l’image assigne une discipline à chaque pot de peinture, on peut poursuivre : l’interdisciplinaire, c’est la vraie vie, le mélange, la mixité, l’invention, la créativité alors que les disciplines, c’est l’artificialité de l’ordre scolaire, ses contraintes, ses limites, son carcan. 

Ordre et mélanges…

En opposant le « joyeux bordel » de la réalité de la vie à l’ordre contraignant du monde scolaire, l’image nous porte à croire, par jeu de corrélations, que l’organisation de l’école par champs disciplinaires relèverait d’un ensemble idéologique reposant sur une conception de la société guidée par l’ordre, la contrainte, la discipline. D’autant que la métaphore des couleurs repose sur un réseau sémantique très chargé. Tout d’abord par des références plastiques, qui opposent la créativité inventive au conservatisme académique et à ses codes imposés. Mais aussi parce que ces mélanges colorés symbolisent d’autres mélanges, ceux du métissage. Une société italienne d’habillement a largement joué sur ce lien sémantique (« United Colours of Benetton »). 

De la couleur et de l’ordre des disciplines

Les couleurs offrent pourtant le plus bel exemple qui soit de la nécessité que les hommes ont rencontré tout au long de leur histoire de devoir organiser le monde pour pouvoir l’appréhender. Nous le savons tous, la couleur n’est pas appréhendable par sa seule réalité physique. C’est grâce à une construction culturelle que nous pouvons identifier le bleu. Cette organisation de nos représentations ne s’inscrit pas dans le désordre du monde, elle s’inscrit dans une catégorisation grâce à laquelle nous pouvons communiquer, échanger, prendre en compte la culture de l'autre.

Heureusement pour l’enfant qui apprend les couleurs, nous lui offrons ces catégories ordonnées. Certes, la réalité produit un continuum de nuances qui ignore les limites que les cultures humaines ont construites. Dans le spectre, le bleu n’est qu’un repère conventionnel permettant de délimiter une catégorie commune. Mais la condition de l’apprentissage et de la communication est justement la construction humaine de catégories. Toute la construction disciplinaire repose sur cette nécessité : on ne peut appréhender la réalité, qu’il s’agisse d’apprentissages ou de communication, que lorsqu’elle est organisée, catégorisée, nommée par une culture. C’est la condition même du langage. C’est le vecteur de l’inscription d’un enfant dans une culture.

Alors est-il raisonnable de rêver d’une école fondée sur un désordre postulé comme une condition nécessaire pour que la vie puisse naturellement permettre de s’ouvrir le monde? On sait quel serait le prix à payer. Tout d’abord, celui d’une discrimination encore plus grande, car dans l’absence de repères épistémologiques, l’accès aux savoirs et à la culture commune serait bien davantage dépendante de l’environnement familial et social de l’élève. Ensuite, le prix de la confusion, de la difficulté à nommer, à désigner, à décrire. Tout ce qui rend difficile l'échange. Alors plutôt que de céder à la séduction d’une école de la spontanéité des savoirs par le seul contact à la réalité, interrogeons les raisons profondes qui ont guidé les humains depuis des siècles à organiser les savoirs pour mieux les appréhender, les comprendre et se les approprier. Et dans cette construction d'une organisation des connaissances, développons les savoirs et la culture qui permettent d'établir des liens de raison et de culture entre les humains.

 

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