Paul DEVIN
Syndicaliste, Paul Devin a été inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI-FSU. Il est actuellement le président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

162 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 janv. 2016

Les fantasmes d'une éducation spontanée par les désordres de la vraie vie

Paul DEVIN
Syndicaliste, Paul Devin a été inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI-FSU. Il est actuellement le président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voilà une image diffusée, depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux pour dénoncer les écarts entre l’ordre scolaire des disciplines et la « vraie vie ». L’école y est représentée par une image d’ordre : tout est classé, rien ne se mélange, rien ne déborde. La vie au contraire éclate de mélanges, de débordements, de dégoulinures. La vraie vie, quoi! 

peintures

Et l’image de nous proposer, insidieusement, au-delà de la question des couleurs, de filer la métaphore. D’un côté, il y a les partisans de la vie, du mélange, de la rencontre, du métissage. De l’autre, les partisans de l’ordre, du chacun chez soi, de la défense d’une identité spécifique qui ne doit surtout pas connaitre le moindre mélange. Et comme l’image assigne une discipline à chaque pot de peinture, on peut poursuivre : l’interdisciplinaire, c’est la vraie vie, le mélange, la mixité, l’invention, la créativité alors que les disciplines, c’est l’artificialité de l’ordre scolaire, ses contraintes, ses limites, son carcan. 

Ordre et mélanges…

En opposant le « joyeux bordel » de la réalité de la vie à l’ordre contraignant du monde scolaire, l’image nous porte à croire, par jeu de corrélations, que l’organisation de l’école par champs disciplinaires relèverait d’un ensemble idéologique reposant sur une conception de la société guidée par l’ordre, la contrainte, la discipline. D’autant que la métaphore des couleurs repose sur un réseau sémantique très chargé. Tout d’abord par des références plastiques, qui opposent la créativité inventive au conservatisme académique et à ses codes imposés. Mais aussi parce que ces mélanges colorés symbolisent d’autres mélanges, ceux du métissage. Une société italienne d’habillement a largement joué sur ce lien sémantique (« United Colours of Benetton »). 

De la couleur et de l’ordre des disciplines

Les couleurs offrent pourtant le plus bel exemple qui soit de la nécessité que les hommes ont rencontré tout au long de leur histoire de devoir organiser le monde pour pouvoir l’appréhender. Nous le savons tous, la couleur n’est pas appréhendable par sa seule réalité physique. C’est grâce à une construction culturelle que nous pouvons identifier le bleu. Cette organisation de nos représentations ne s’inscrit pas dans le désordre du monde, elle s’inscrit dans une catégorisation grâce à laquelle nous pouvons communiquer, échanger, prendre en compte la culture de l'autre.

Heureusement pour l’enfant qui apprend les couleurs, nous lui offrons ces catégories ordonnées. Certes, la réalité produit un continuum de nuances qui ignore les limites que les cultures humaines ont construites. Dans le spectre, le bleu n’est qu’un repère conventionnel permettant de délimiter une catégorie commune. Mais la condition de l’apprentissage et de la communication est justement la construction humaine de catégories. Toute la construction disciplinaire repose sur cette nécessité : on ne peut appréhender la réalité, qu’il s’agisse d’apprentissages ou de communication, que lorsqu’elle est organisée, catégorisée, nommée par une culture. C’est la condition même du langage. C’est le vecteur de l’inscription d’un enfant dans une culture.

Alors est-il raisonnable de rêver d’une école fondée sur un désordre postulé comme une condition nécessaire pour que la vie puisse naturellement permettre de s’ouvrir le monde? On sait quel serait le prix à payer. Tout d’abord, celui d’une discrimination encore plus grande, car dans l’absence de repères épistémologiques, l’accès aux savoirs et à la culture commune serait bien davantage dépendante de l’environnement familial et social de l’élève. Ensuite, le prix de la confusion, de la difficulté à nommer, à désigner, à décrire. Tout ce qui rend difficile l'échange. Alors plutôt que de céder à la séduction d’une école de la spontanéité des savoirs par le seul contact à la réalité, interrogeons les raisons profondes qui ont guidé les humains depuis des siècles à organiser les savoirs pour mieux les appréhender, les comprendre et se les approprier. Et dans cette construction d'une organisation des connaissances, développons les savoirs et la culture qui permettent d'établir des liens de raison et de culture entre les humains.

L’auteur n’a pas autorisé les commentaires sur ce billet

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Le service public d’éducation, enjeu des législatives
Il ne faudrait pas que l’avenir du service public d’éducation soit absent du débat politique à l’occasion des législatives de juin. Selon que les enjeux seront clairement posés ou non, en fonction aussi des expériences conduites dans divers pays, les cinq prochaines années se traduiront par moins ou mieux de service public d’éducation.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
par Bésot