La mise en concurrence des écoles agit contre l'intérêt général...

A propos de la publication des évaluations des écoles de Montréal.

Le palmarès des écoles secondaires publié à Québec par le Journal de Montréal obéit en apparence à ce que beaucoup de citoyens revendiquent en matière de scolarisation de leurs enfants : la transparence et la liberté de choix. Une telle initiative si on en croit les auteurs de l'article ne peut qu'aider les parents à "choisir de façon éclairée une école secondaire pour leur enfant".

À cette conception simpliste de la liberté s'oppose évidemment l'analyse des effets que produit une telle mise en concurrence des établissements. 

Tout d'abord celui d’un clivage social que la publication de ces résultats va renforcer. La désignation d'établissements performants augmente la demande d'inscription et donc la possibilité pour l'établissement de choisir ses élèves. Évidemment la tentation est grande de choisir ceux qui contribueront à produire les meilleurs indicateurs de performance. C'est un cercle vicieux qui est donc initié, qui permettra aux meilleurs établissements d'accueillir les meilleurs élèves et ainsi de faire encore progresser leurs résultats. L'effet global sur le système est une diminution de la mixité. Et ce n'est pas parce qu'on brandira quelques contre-exemples méritocratiques que cela suffira à compenser les effets désastreux d'une plus forte ségrégation sur la réussite de l’ensemble de la population scolaire. La mise en concurrence ne peut donc produire qu'une dégradation générale qu'on cherchera à masquer avec la satisfaction de quelques intérêts particuliers.

L'usage des indicateurs de performance n'est pas sans poser problème : que mesure-t-on ?  Ce n'est absolument pas la même procédure évaluative qui est mise en œuvre suivant qu'elle soit destinée à gérer les apprentissages des élèves en fonction du constat de leurs progrès ou de leurs difficultés ou qu’elle soit destinée à convaincre les usagers de la qualité de l'école. Il faudrait être naïf pour penser qu'on puisse garantir que l'enjeu de réputation n'ait pas une incidence sur l'objectivité de la mesure. Même lorsque des indicateurs de "relativisation" du résultat sont présents (taux de retard, EHDAA), même quand un indicateur est de nature à dissuader l'école de surclasser par l'attribution de notes généreuses (taux de surestimation par l'école), les effets du "teaching to test" sont toujours là et fabriquent un risque de progrès illusoire.

Disons-le clairement, ce que les écoles évaluées en fonction de leurs performances développent vite comme compétences, c’est celles qui permettent de trouver le meilleur équilibre entre la qualité des résultats et leur crédibilité. On voit se profiler l'établissement idéal : quelques handicapés, quelques élèves en retard et une grande vigilance pour que les risques de surnotation ne puissent pas produire une baisse de crédibilité des résultats. Tout ce qu'il faut pour donner une image d’objectivité.

Mais le problème majeur reste entier. La concurrence entre établissements produit une diminution de la mixité sociale dont quasiment toutes les études s’accordent à affirmer qu’elle a un effet très négatif sur les résultats des élèves qui continuent à fréquenter les établissements ségrégés. Une véritable injonction contradictoire est faite à l’école : d’une part celle d’affirmer la démocratisation de la réussite scolaire comme finalité première, d’autre part celle d’inciter les établissements à une concurrence qui produit le tri social et empêche pour une partie de la population scolaire que cette démocratisation soit effective.

La question reste en fait toujours la même. Considérons-nous l’intérêt général comme soluble dans la satisfaction de quelques intérêts particuliers ou affirmons-nous que sa finalité égalitaire doit contraindre à renoncer à des libertés qui ne visent que la satisfaction des classes les plus favorisées ? La démocratisation de l’accès aux savoirs nécessite une politique déterminée capable de renoncer à des demandes particulières quand l’intérêt général l’exige. A défaut de quoi l’écart entre le discours sur la démocratisation et son effectivité continuera à se creuser.

en ligne : l'article du Journal du Québec

Paul Devin sur Twitter : @pauldevin59

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