Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale à la retraite, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

149 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 déc. 2021

Préjugés sur le temps de travail enseignant : méconnaissance ou stratégie ?

A nouveau quelques médias nous servent les habituels préjugés sur le temps de travail des enseignantes et enseignants qui voudraient laisser croire que son volume réduit est une des causes des insuffisances de l’école…

Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale à la retraite, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A nouveau quelques médias nous servent les habituels préjugés sur le temps de travail des enseignantes et enseignants qui voudraient laisser croire que son volume réduit est une des causes des insuffisances de l’école…
Et ils ont un moyen simple de le faire, c’est de confondre les obligations réglementaires de service avec le temps de travail. Pour dire les choses plus simplement, de faire croire que le travail enseignant se limite aux heures de cours devant élèves. Procédé délibérément malhonnête puisque ceux qui l’utilisent savent bien qu’au-delà de ces obligations chiffrées hebdomadairement, les profs doivent aussi participer à des réunions pédagogiques, organisationnelles ou administratives, se concerter avec leurs collègues sur des questions pédagogiques ou didactiques, préparer leur cours, corriger leurs copies, rencontrer les parents d’élève… Et qui pourrait chiffrer avec précision dans le temps qu’il consacre à ses lectures, quelle est la part de son activité qui relève de son intérêt personnel de celle qui correspond au nécessaire développement de sa culture professionnelle ?
Bref… les enseignantes et les enseignants travaillent bien au-delà de leurs obligations de service et les analyses et enquêtes sur le sujet[1] montrent que leur temps de travail réel outrepasse largement le temps statutaire de travail d’un fonctionnaire qui est de 1607 heures par an.

Faut-il croire que les journalistes soient si négligents pour ignorer cela ? Non, derrière le récurrent discours de dénigrement qui accuse les profs de ne pas beaucoup travailler, il y a des intentions politiques évidentes. 
Tout d’abord, la volonté de nourrir la représentation d’un service public qui est un gaspillage financier. Quoi de plus efficace pour justifier la réduction du service public que de laisser croire qu’il est coûteux et peu efficace ?  On contribue, en faisant croire à de scandaleux avantages, à nourrir des rancœurs qui renforceront l’opinion d’une nécessité à renoncer au statut du fonctionnaire au prétexte d’une rationalisation des usages de l’argent public. Il n’y a pas besoin pourtant d’une analyse bien poussée pour se rendre compte que l’emploi contractuel ne permet aucunement de s’assurer d’un engagement supérieur de l’agent… il permet seulement de payer moins et, pour reprendre l’expression néomanagériale consacrée, de gérer des flux plutôt que des stocks, c’est-à-dire de pouvoir jouer des contrats au gré d’habiletés de gestion financière ! 
Mais l’entretien d’un tel discrédit sur le temps de travail enseignant permet surtout de détourner l’attention de ce qui constitue aujourd’hui le problème majeur de l’école : l’insuffisance de ses moyens. Là encore les études ont montré que le non-remplacement des enseignants n’était pas lié à leur absentéisme mais à l’impossibilité de disposer des effectifs nécessaires pour assurer la présence d’un enseignant ou d’une enseignante devant chaque classe.
Quant à la rémunération au mérite dont on nous explique qu’elle incitera immédiatement les enseignants à faire davantage, aucune étude prospective n’est venu l’accréditer, bien au contraire[2]… et on peut croire que son effet majeur sera de renforcer le pouvoir injonctif des cadres, ce qui est loin d’être, en soi, une garantie d’amélioration quantitative. 

Résumons-nous : 
Le temps de travail des fonctionnaires enseignants n’est pas plus léger que celui des autres travailleurs ! Les difficultés de l’école à assurer la continuité du service ne sont donc pas le résultat d’un investissement défaillant des profs !
Le problème est celui d’un déficit structurel de moyens. Pour le résoudre, il faut une volonté politique déterminée d’investissement dans l'éducation. Elle permettra, par l’amélioration des conditions de travail et l’augmentation des salaires, de redonner de l'attractivité aux métiers de l’enseignement et d’engager des recrutements massifs.

[1] DEPP, Note d’information n° 13.13, juillet 2013

DEPP, Dossiers évaluations et statistiques n°194, octobre 2009, p.63-90

INSEE, Vue d'ensemble, Portrait de la population, France, portrait social,2010, p.25-38

[2] Paul DEVIN, Rémunérer les enseignants au mérite, AOC, 6 décembre 2019
https://pauldevin.files.wordpress.com/2019/12/2019-12-aoc-rc3a9munc3a9rer-les-enseignants-au-mc3a9rite-2.pdf

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Un chirurgien de l’AP-HP cherche à vendre aux enchères la radio d’une blessée du 13-Novembre
Le chirurgien Emmanuel Masmejean a mis en vente sur un site d’enchères pour 2 700 dollars la radio d’une survivante du Bataclan, sur laquelle on voit une balle de Kalachnikov. Après l’appel de Mediapart, il a retiré le prix dans son annonce. L’AP-HP qualifie la publication du professeur Masmejean de « problématique, choquante et indécente ».
par Matthieu Suc
Journal — Gauche(s)
Le Titanic Hidalgo fait escale à Aubervilliers
Dans une salle à moitié vide, la candidate socialiste à la présidentielle a estimé que le combat n’était pas perdu, même si la voie est « ardue et semée d’embuche ». En interne, certains la jugent déjà sans issue.
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal
Le PS et les quartiers populaires : vingt ans de trahison
Le Parti socialiste poursuit sa lente dislocation dans les quartiers populaires. En Île-de-France, à Évry-Courcouronnes et Aulnay-sous-Bois, les désillusions traduisent le sentiment de trahison.
par Hervé Hinopay
Journal
Les défections vers Zemmour ébranlent la campagne de Marine Le Pen
Le départ de Gilbert Collard, après ceux de Jérôme Rivière ou Damien Rieu fragilise le parti de Marine Le Pen. Malgré les annonces de prochains nouveaux ralliements, le RN veut croire que l’hémorragie s’arrêtera là.
par Lucie Delaporte

La sélection du Club

Billet de blog
La parole des femmes péruviennes
Dans un article précédent, on a essayé de comprendre pourquoi le mouvement féministe péruvien n'émergeait pas de manière aussi puissante que ses voisins sud-américains. Aujourd'hui on donne la parole à Joshy, militante féministe.
par ORSINOS
Billet de blog
Romani Herstory : réinscrire les femmes roms dans l’Histoire
Objets de tous les fantasmes, les femmes roms se voient sans cesse privées du droit à la parole. Les archives Romani Herstory montrent pourtant que beaucoup de ces femmes ont marqué nos sociétés de leur empreinte. (Texte d'Émilie Herbert-Pontonnier.)
par dièses
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022.
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
Malaise dans la gauche radicale - Au sujet du féminisme
L'élan qui a présidé à l’écriture de ce texte qui appelle à un #MeToo militant est né au sein d'un groupe de paroles féministe et non mixte. Il est aussi le produit de mon histoire. Ce n’est pas une déclamation hors-sol. La colère qui le supporte est le fruit d’une expérience concrète. Bien sûr cette colère dérange. Mais quelle est la bonne méthode pour que les choses changent ?
par Iris Boréal