Evaluations Blanquer : pourquoi le doute plutôt que la confiance ?

La période Darcos n’a manifestement pas servi de leçon : les ingrédients qui avaient conduit à la faillite de l’usage pédagogique des évaluations sont à nouveau présents. Difficile de penser dans ces conditions que les évaluations puissent être investies dans ce qui devrait être leur finalité majeure : l’égalité de réussite des élèves !

Changement de paradigme ?

Sur les antennes, quelques députés de la majorité soutiennent la nécessité d’un « changement de paradigme » dans la culture enseignante et affirment que désormais on évaluera les difficultés des élèves pour pouvoir mieux les résoudre.
Sans doute ces députés sont-ils trop jeunes pour se souvenir qu’en 1989, ce principe fut inscrit dans la loi et qu’il y a donc maintenant bientôt trente ans que ce changement de paradigme est engagé.
Sans doute sont-ils suffisamment ignorants de la réalité des classes pour savoir que la volonté d’identifier les difficultés pour mieux les résoudre est une composante quotidienne du travail enseignant.

La fin de l’usage obligatoire des évaluations nationales en 2013 n’avait pas entraîné la fin des pratiques évaluatives dans les classes. Il serait donc temps de cesser de confondre la question particulière d’un outil national d’évaluation et la question de la pertinence des pratiques évaluatives dans la lutte contre les inégalités scolaires.

Une véritable dynamique entre 1989 et 2006

Ceux qui ont œuvré concrètement aux évaluations initiées par la loi de 1989 peuvent témoigner des évolutions de culture professionnelle produites. Elles reposaient sur une formation continue (animations pédagogiques, stages de formation continue) et des outils (logiciel Casimir, guides, banque d’outils) qui avaient impulsé une véritable dynamique autour de la question de l’évaluation. Le rapport Pair[1]évoquant les évaluations CE2 et 6èmeconstatait la généralisation de leur usage et bien des analyses convergeaient sur leurs effets positifs dans les pratiques enseignantes.

Est-ce la résistance des enseignants refusant la culture de l’évaluation qui a mis à mal cette dynamique ? Non c’est l’idée, au ministère, de donner aux évaluations d’autres perspectives que diagnostiques : l’évaluation des enseignants et la publication des résultats des écoles. De ce fait, à partir de 2006, la dynamique se grippe. Un rapport IGEN[2]évoque le risque d’une « rupture de confiance ».

La fabrication politique d’un doute...

En 2011, le HCE publiait un bilan[3]qui dénonçait le peu de fiabilité méthodologique des évaluations notamment due à leur double finalité de diagnostic et de pilotage.
Cette confusion était d’autant plus problématique que Xavier Darcos avait affirmé dès la campagne présidentielle de 2007 la nécessité d’utiliser les évaluations pour rendre publiques les performances des établissements et pour payer les enseignants au mérite et qu’il allait le confirmer au début de son mandat ministériel.

La crainte exprimée par l’IGEN allait s’avérer : une rupture de la confiance allait entraîner le refus des évaluations. La rupture serait consommée quand Xavier Darcos se mettrait à instrumentaliser les évaluations pour en faire des outils de propagande de sa politique. Le SNPI-FSU publiait alors[4]un communiqué dénonçant les pressions faites sur les inspecteurs pour remonter artificiellement les résultats des évaluations CM2.

L’évaluation, à quoi ça sert ?

Nous conviendrons aisément que le principe même d’une évaluation ne peut pas être remis en cause. Mais pour qu’il puisse effectivement influencer positivement la réussite des élèves, il faut que sa mise en œuvre s’associe à une interrogation sur sa fonction. Car contrairement à ce que prétend le discours ministériel actuel, l’évaluation ne porte pas en soi les vertus de la démocratisation de la réussite. Au contraire, sa fonction première dans le système scolaire a été d’organiser des stratégies de classement et d’orientation propres à favoriser l’émergence de ce que Perrenoud avait appelé les hiérarchies d’excellence[5]. Faire de l’évaluation un outil de démocratisation de la réussite demande bien des précautions d’usage. Car s’il s’agit seulement d’assurer le comptage des erreurs pour produire un classement des élèves ou des école ou leur positionnement par rapport à une norme attendue, il y a peu de chances que cela constitue le vecteur d’une meilleure réussite de tous.

Double discours

A peine mise en œuvre, les évaluations Blanquer sont déjà envahies par le doute. Et ce n’est pas avec quelques boutades[6]que le ministre rassurera les enseignants mais en levant les ambiguïtés. Or elles restent nombreuses.
La finalité de ses évaluations est annoncée comme centrée sur l’aide aux élèves mais dès les premiers mois de son ministère, Jean-Michel Blanquer avait clairement associé l’évaluation à l’autonomie des établissements[7]. Et voilà que réapparaît, à la conférence de presse de rentrée 2018, la perspective des contrats d’objectifs[8]et de leur incidence sur la rémunération au mérite[9].

D’un côté le discours rassure en affirmant la seule finalité pédagogique de l’outil. D’un autre côté, il sous-entend des usages d’une toute autre nature. Le glissement de l’évaluation de l’élève vers celle de l’enseignant est largement amorcé. Son expression la plus radicale fut celle du porte-parole du gouvernement[10] qui annonce que faute d’être évalués, les enseignants « flinguent » 20% d’une génération. Et pour bien engager le niveau de responsabilité sur eux seuls, il s’empresse d’ajouter : « c’est criminel ».

Les ingrédients qui avaient conduit à la faillite de l’usage pédagogique des évaluations sont à nouveau présents. La période Darcos n’a manifestement pas servi de leçon. Difficile de penser dans ces conditions que les évaluations puissent être investies dans ce qui devrait être leur finalité majeure : l’égalité de réussite des élèves !

 

 

[1]Claude PAIR, Forces et faiblesses de l'évaluation du système éducatif en France, 2001

[2]IGEN 2007-030 

[3]HCE, Les indicateurs relatifs aux acquis des élèves, 2011

[4]Communiqué du 12 mars 2009

[5]Philippe PERRENOUD, La fabrication de l’excellence scolaire : du curriculum aux pratiques d’évaluation,1984

[6]Par exemple en affirmant que « les évaluations deviendront une habitude comme la photo de classe» (Le Parisien, 03/09/2018) ou que « les évaluations en primaire sont comme les tests des magazines sur la plage » (Marianne 3/09/2018)

[7]France Culture, Rue des Écoles, 04/06/2017

[8]Le Figaro 2/09/2018

[9]Challenges 3/09/2018

[10]Benjamin Griveaux sur Europe 1, le 02/09/2018

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