La grève enseignante, productrice d’inégalités scolaires !

Pour Stanislas Dehaene, la grève enseignante constitue un facteur d'inégalité scolaire. La rigueur du Conseil scientifique de l'Education nationale semble se teinter fortement de volontés politiques et de considérations idéologiques...

Au Grand entretien du 4 juin sur France Inter, Stanislas Dehaene s’est livré à une interprétation qui semble bien loin de la rigueur dont il affirme qu’elle caractérise le Conseil scientifique de l’Education nationale. Interrogé sur les inégalités scolaires, il affirme en effet qu’elles sont produites, entre autres, par la grève !

Nous serions curieux de connaître les sources de l’étude scientifique qui a mesuré les effets de la grève enseignante sur les résultats scolaires des élèves et a conclu à son incidence sur le creusement des inégalités… Et s’il s’agissait de penser que l’interruption de scolarité constituait le motif majeur de la production des inégalités, il est curieux que Stanislas Dehaene n’ait pas plutôt cité les absences non remplacées faute d’un nombre suffisant de postes d’enseignantes et enseignants car elles constituent, de loin, une occasion d’interruption de scolarité largement supérieure à la grève. Curieuse incise, au sein d’un discours qui ne cesse de proclamer la nécessité de fonder la politique éducative à l’éclairage de la science, que cette affirmation sur la grève qui n’est fondée sur aucune réalité mesurée et ne peut s’expliquer que par la volonté politique de discréditer l’action syndicale.

De façon plus générale et sous le couvert de résultats chiffrés, Stanislas Dehaene livre une analyse des inégalités où apparaît une fluctuation saisonnière liée aux vacances qu’il considère comme un autre facteur de creusement des inégalités. On voit se dessiner une vision strictement guidée par la réussite aux évaluations et qui écarte toute analyse sociale globale dont pourtant la sociologie critique a largement montré, depuis longtemps, l’incidence sur les inégalités scolaires. Le problème social se dissout dans la performance à des tests dont on feint d’ignorer qu’elle produit elle-même son propre système inégalitaire.

Il semble qu’il ne s’agit plus tant de viser une élévation générale du niveau de connaissances que la mise en valeur de réussites individuelles (« les z’héros ont du talent) dont on feint de croire à l’exemplarité stimulante. Nous percevons aussi dans cet entretien, le progressif rapprochement des propos de Stanislas Dehaene avec les théories de Yan Algan qui postulent que la croissance économique nécessite une attitude positive qui doit être développée par une éducation socio-comportementale. Ce qui constituerait désormais une caractéristique du déficit de l’école française, c’est l’insuffisant développement des « soft skills » c’est-à-dire des capacités d’adaptabilité, d’autonomie, d’aisance relationnelle, de confiance en soi, de positivité de son image. In fine, l’alibi scientifique, celui qui vante une école qui progresse à l’éclairage de la science, masque mal les volontés idéologiques qui veulent substituer aux ambitions émancipatrices de l’école la vision pragmatique d’une adaptabilité aux conceptions libérales de l’économie.

Malgré les difficultés à faire la preuve d’une indéniable efficacité des méthodes d’apprentissage retenues, l’injonction de leur application ne cesse de vouloir se légitimer par une prétendue évidence de la vérité scientifique. Pourtant la recherche en matière d’apprentissages peine à dégager des évidences. Face aux affirmations d’un redressement de l’école française lié à la politique Blanquer, les études doivent nous conduire à rester plus circonspects : les progrès constatés sont essentiellement liés au renforcement de quelques compétences particulières (relations graphophonologiques, fluence) et, de plus, sont loin de se traduire par des progressions remarquables.

Mais sur l’essentiel … rien : aucune étude n’est parvenue à témoigner d’un progrès notable de la littératie, c’est à dire de la capacité de l’élève à comprendre les textes lus et à produire des écrits. Quelquefois, en catimini, les chercheurs eux-mêmes avouent des progrès bien ponctuels et non pérennes, des bénéfices des plus réduits, voire des risques d’insuccès[1]. Mais au lieu d’avouer l’impuissance du laboratoire à construire une procédure méthodologique capable de résoudre les difficultés des élèves, au lieu d’admettre une complexité de la difficulté d’apprendre qui ne peut se résoudre dans le seul champ des neurosciences, Stanislas Dehaene a décidé de mettre sa notoriété au service d’une politique ministérielle. Quitte, sur une radio publique et à une grande heure d’écoute, à oser affirmer, au nom de la vérité scientifique, qu’un des facteurs explicatifs des inégalités scolaires serait la grève enseignante !

[1] https://psyarxiv.com/pwumg/

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