Enquête IFOP sur la laïcité : au-delà des chiffres, quelle lecture des faits?

Un récent sondage de l’IFOP pour la fondation Jean Jaurès et Charlie Hebdo interroge « les contestations de la laïcité et les formes de séparatisme religieux à l’Ecole ». L’enquête et l’analyse proposée par Iannis Roder incite à une lecture très orientée des faits qui se traduit d’ailleurs dans les titres qu’en ont retenu la presse.

Un récent sondage de l’IFOP pour la fondation Jean Jaurès et Charlie Hebdo interroge « les contestations de la laïcité et les formes de séparatisme religieux à l’Ecole ». L’enquête et l’analyse proposée par Iannis Roder incite à une lecture très orientée des faits qui se traduit d’ailleurs dans les titres qu’en ont retenu la presse.

Commençons par le titre de BFMTV (06/01/2021 à 7:17) : « Plus de quatre enseignants sur 10 disent s’être autocensurés. ».
La question posée lors de l’enquête est : « Afin d’éviter de possibles incidents provoqués par certains élèves, vous est-il déjà arrivé de vous autocensurer dans votre enseignement sur ces sujets ? ». Or, « s’autocensurer » peut recouvrir bien des attitudes qui peuvent être d’intolérables contraintes conduisant à des renoncements mais aussi correspondre à des choix pédagogiques réfléchis et assumés. Choisir d’aborder un sujet complexe par une stratégie destinée à éviter de possibles incidents… n’est ni une démission, ni un renoncement ! Par ailleurs, on peine à penser qu’on puisse rendre compte objectivement d’une réalité en traitant similairement les enseignants qui déclarent s’être rarement autocensurés et ceux qui disent l’être régulièrement mais qui ne représentent que 5% des réponses.

80% des enseignants affirment avoir déjà été confrontés au moins une fois au cours de leur carrière à une revendication d’élève liée à des croyances ou pratiques religieuses, argument cité par Marianne (06/01/2021 à 10:27) pour justifier d’une hausse de la contestation de la laïcité. Mais est-il acceptable de considérer à la même aune la situation d’un enseignant qui a rencontré, une fois dans sa carrière, une revendication de cet ordre et celui pour qui de telles revendications constitueraient un empêchement régulier d’enseigner?  Et est-il raisonnable de traiter de façon similaire, au sein de la même question, des « revendications » de nature et de gravité très différentes ? 

Quelle focale sur la réalité pour quelle réponse?

L’existence d’une contestation des enseignements est indéniable. Mais il faut que nous soyons capables de la mesurer et de l’analyser avec lucidité et objectivité. Or la manière avec laquelle a procédé cette enquête est conçue pour forcer le trait et pour servir un constat de «séparatisme» croissant.
Rien d’étonnant en cela puisque Iannis Roder qui a conduit l’analyse de cette enquête a toujours pris le parti de vouloir inciter à une prise de conscience par l’exposé d’une vision des plus pessimistes. A la publication de son ouvrage « Tableau noir : la défaite de l’école », Le Monde s’interrogeait : « Le catastrophisme peut-il constituer une incitation à changer l'école ?». La question reste d’actualité avec ce sondage car le choix de la focale détermine la réponse. On peut donc s’interroger si on aidera mieux l’école à faire face aux atteintes à la laïcité en décrivant sa réalité sur une focale réglée sur les situations les plus extrêmes (comme le faisait le livre « Les territoires perdus de la république. » auquel avait participé Iannis Roder) ou en faisant le choix délibéré d’une autre focale (comme l’a fait en réponse le livre « Les territoires vivants de la république »).

Défendre la laïcité par une dramatisation de la réalité ne servira pas le complexe travail des enseignants, ni ne les soutiendra dans les difficultés que suppose au quotidien le projet d’une éducation centrée sur l’exercice d’une liberté légitimée par le jugement raisonné. Cette perspective éducative requiert la patience de la pédagogie et s’accorde mal avec la proclamation d’un état généralisé de séparatisme qui n’est pas la réalité. Il ne s’agit pas de nier les entraves auxquelles les enseignantes et enseignants doivent faire front mais de leur donner leur juste place.
D’évidence, il faut soutenir, aider et protéger pour que les professeurs puissent exercer leur mission. Il faut renoncer à la stratégie du « pas de vagues ». Mais une juste représentation de la réalité doit, contre le discours d’une dégénérescence générale, affirmer qu’il est aujourd’hui possible d’enseigner dans les écoles, collèges et lycées, et d’y mettre en œuvre l’ambition républicaine d’émancipation intellectuelle et sociale au quotidien des pratiques professionnelles enseignantes.

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