Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale à la retraite, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 8 janv. 2022

L'école et la pandémie : quand le chaos est une opportunité néolibérale...

L'incurie de cette rentrée scolaire est-elle le résultat d’une incompétence ou constitue-t-elle une nouvelle opportunité de discrédit du service public d'éducation pour faciliter sa mise en marché?

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Nul ne peut prétendre disposer d’une réponse scolaire certaine face aux complexes évolutions de l’épidémie de Covid. Les équilibres entre la continuité de l’école et la protection des élèves et des personnels sont loin d’être évidents. Faut-il croire que Jean-Michel Blanquer a pensé que cette incertitude suffirait à le protéger du jugement de l’opinion publique par les seules assurances de la communication ministérielle alors qu’il laissait s’installer la pire des confusions ?

Le combat de l’école ouverte ?
Faute d’avoir convaincu de sa capacité à fonder une culture institutionnelle nouvelle (« l’école de la confiance ») ou d’avoir démontré que ses orientations en matière d’apprentissages fondamentaux ou de réforme du lycée et du bac étaient objectivement capables de mieux garantir la démocratisation des apprentissages, l’intangible détermination à laisser les écoles ouvertes est devenue l’argument majeur du rôle historique par lequel Jean-Michel Blanquer entend marquer l’institution. Or, malgré une communication ministérielle pourtant lourdement insistante, ils ne sont plus très nombreux ceux qui croient encore à la nécessité d’un combat ministériel face à des enseignants qui n’auraient d’autre aspiration que celle de vouloir anticiper ou prolonger leurs vacances ou face à des élus locaux dont la motivation essentielle serait celle du moindre risque. Tout le monde sait désormais que la volonté de maintenir l’ouverture des écoles, collèges et lycées est largement partagée et ce, autant par les discours syndicaux que par la réalité des pratiques quotidiennes. Du coup mener le combat de l’ouverture alors que personne ne veut fermer … ça n’a plus tout à fait le même panache ! D’ailleurs le livre paru à la rentrée que le ministre avait consacré à l’autocélébration de sa détermination alimentera bientôt le pilon faute d’avoir intéressé grand monde.

Bazar, pagaille et chaos
Ce que tout le monde perçoit, cependant, à cette rentrée de janvier 2022, c’est que les certitudes autoritaires du ministre l’ont à nouveau rendu totalement incapable de faire face au regain épidémique et que, paradoxalement, le défenseur de l’école ouverte s’avère incapable d’en organiser les conditions minimales.
Si, au printemps 2020, certains pouvaient justifier l’incapacité du ministère à fournir des masques par un manque de prévision largement partagé… ce sera, cette fois-ci, plus difficile d’expliquer pourquoi ils manquent déjà quelques jours après la reprise. Il sera aussi compliqué d’expliquer pourquoi on inclut des autotests dans le nouveau protocole alors qu’une rupture de stock empêche déjà leur usage. Prévoir un protocole sanitaire sans évaluer la possibilité de le mettre en œuvre semble d’une scandaleuse légèreté.
Et qui pourrait être convaincu qu’alors que les problèmes de remplacement étaient annoncés dès la fin du mois de novembre, que ce n’est que maintenant que la plupart des rectorats mettent en œuvre le recrutement de contractuels supplémentaires !
Bref, la prétendue détermination du ministre est en réalité un artifice de discours sans réalité ce qui conduit à une situation d’incurie telle qu’une partie notable de la presse parle de cette rentrée de janvier 2022 avec les termes de « bazar », de « pagaille » voire de « chaos ».

Une volonté délibérée
A ceux qui s’étonnent d’une telle incapacité et veulent y voir la preuve d’une incompétence, il faut proposer une autre analyse : celle d’une volonté politique délibérée de casse du service public d’éducation.
Quelques éléments devraient suffire à rendre attentifs les plus sceptiques.
Le premier est le discours de discrédit. Alors que, depuis maintenant bientôt deux ans, la réalité témoigne d’un fort engagement des personnels et notamment des enseignantes et enseignants, le ministre continue à utiliser le terme d’absentéisme qui sous-entend une illégitimité de leur absence. Or, les études sont unanimes : si des élèves se retrouvent sans professeur ce n’est pas dû à une tendance exagérée à l’absence mais aux insuffisances des politiques de recrutement. Cela n’empêche pas le président de la République d’ajouter son propre discours de déconsidération en laissant croire que le temps de travail des enseignants serait insuffisant[1]. La volonté de discrédit est claire et loin de se fonder sur des constats objectifs.
Le second élément est le renforcement de la doxa d’une réduction de la dépense publique qui refuse de penser le budget éducatif comme un investissement. Au cœur même d’une crise sanitaire où le gouvernement affirme devoir dépenser « quoi qu’il en coûte », le ministre de l’Education nationale s’offre la gloire de rendre une partie du budget de son ministère … Vivant un quotidien où les vies professionnelles sont sans cesse impactées par le manque de moyens, les personnels ne pouvaient qu’être sidérés d’un tel choix. Mais dans l’opinion publique, il constituait la preuve que la réduction budgétaire était possible même dans le contexte de la crise … et donc renforçait une représentation de dépenses excessives, quitte à ce qu’une telle stratégie se fasse aux dépens des élèves et de leurs apprentissages comme des personnels et de leurs conditions de travail.
Le troisième élément est que le point sur lequel le bilan du mandat ministériel a connu les évolutions les plus fortes est celui d’un fort développement de l’économie de marché dans le champ éducatif. Les Edtech se portent bien, à la fois dans le champ du développement du numérique éducatif et dans celui d’un transfert progressif d’une part de l’activité scolaire. Et ce transfert ne se limite pas aux questions d’orientation ou de formation professionnelle. Il vise les enjeux fondamentaux des apprentissages où le discours ne cesse de répéter les présumées capacités motivationnelles et adaptatives des alternatives innovantes. La preuve de la réalité de ces capacités est loin d’être faite. Et on peut craindre que ces alternatives commerciales renforcent les inégalités étant donné leur nature économique qui, appelant à dégager des profits, doit s’adresser à une clientèle capable de les produire. Malgré tout, Jean-Michel Blanquer affirme régulièrement vouloir être à l’avant-garde en la matière et a soutenu, y compris par la dépense publique, cette mise en marché de l’éducation…

En définitive, le « chaos » n’apparaît plus comme le résultat d’une incompétence mais comme l’opportunité d’entretenir l’insatisfaction voire l’exaspération des parents d’élèves, ce qui constituera la motivation majeure pour qu’ils se tournent vers l’offre privée. Tout cela dans le contexte d’une opinion publique largement acquise, du fait des redondantes affirmations idéologiques sur l’inefficacité des services publics et de ses fonctionnaires. Que tout cela se fasse au seul profit d’une fraction privilégiée de la population reste dans la logique même d’une politique dont le bilan social est clair : un libéralisme inégalitaire et antisocial[2].   

[1] Le temps de travail des enseignants dans le viseur, Les Échos, 6 janvier 2022
[2] Bilan : Emmanuel Macron, le président de l’injustice, Alternatives économiques, 1 janvier 2022

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