Le temps des prophètes : la crise annonce-t-elle la fin de l’Éducation nationale ?

Les crises incitent toujours à l’expression de discours visionnaires. Quand la réalité n’est que doutes et incertitudes, il est toujours quelques esprits qui pensant disposer de capacités d’analyse leur permettant une vision de l’avenir, en profitent pour donner une formulation prophétique à ce qui reste, en fait, leur idéologie libérale habituelle de privatisation de l'éducation.

Dans une interview accordée au Café pédagogique le 19 mars 2020, Alain Bouvier annonce la fin de l’Éducation nationale, au profit d’un pilotage désormais assuré par le marché. Il nous assure que l’initiative familiale, consécutive à la crise, s’implantera suffisamment durablement pour instaurer un système éducatif basé sur l’offre et la demande. Le propos tenu est fondamentalement ultralibéral, au sens où il annonce cette mutation comme résultant d’une évolution incontournable, renonçant au pilotage politique de l’éducation pour constater son asservissement total au marché.

Dans un texte publié aujourd’hui par Tout’Educ, Alain Bouvier cherche désormais à justifier un tel parti-pris par les logiques mêmes de l’apprentissage.
Les prophètes se vantent toujours d’être iconoclastes, prétendant oser poser les questions que les « statuquologues » taisent. Alain Bouvier va donc jusqu’à interroger la pertinence même de la classe qui, si elle est un lieu de socialisation, serait un obstacle aux apprentissages individuels. L’école à distance permettrait au contraire de pratiquer de véritables suivis individualisés, rendant visible ce que le collectif de la classe empêchait de percevoir. Une telle affirmation est évidemment de nature à offrir une argumentation au développement des offres privées de soutien qui peuvent alors apparaître comme seules capables des moyens de cette individualisation. Et Alain Bouvier ne pourra pas prétendre que ses affirmations sont faites pour inciter le service public à en assurer le développement de cette personnalisation puisqu’il nous a précédemment expliqué l’évolution irréversible vers la mise en marché !
Contrairement à ce qu’il insinue pour se forger l’image d’un visionnaire lucide au milieu des aveugles, il y a bien longtemps que de multiples travaux de recherche se sont interrogés sur la question de la prise en compte des difficultés individuelles dans un contexte d’enseignement collectif. Quelles que soient les perspectives développées pour tenter de la résoudre, personne ne peut raisonnablement opposer apprentissages et socialisation : l’apprentissage est une activité sociale, la pertinence didactique nécessite des situations collectives d’échange, de coopération, de confrontation.

Mais la faiblesse essentielle du discours d’Alain Bouvier est la négation de la question sociale des apprentissages. Conclure que l’essentiel est de faire des parents des alliés suppose de considérer comme négligeable la question du rapport culturel aux savoirs scolaires. Pour avoir longtemps travaillé dans des banlieues populaires, j’ai pu souvent mesurer combien cette alliance, à laquelle aspirent très fortement les familles populaires qui sont désireuses de la réussite de leurs enfants et savent combien elle déterminera leur avenir, était loin de constituer la garantie de la réussite des élèves. L’essentiel reste l’obstacle qu’après Bourdieu tant de sociologues ont décrit et analysé : celui des écarts culturels entre l’école et les classes populaires. C’est la conjonction d’une volonté politique déterminée de démocratisation et de l’amélioration qualitative des pratiques professionnelles qui permettra la réduction de ces écarts. Elle nécessite le développement des compétences didactiques des enseignants que les réductions successives de leur formation initiale et continue n’ont cessé de négliger. Et cette affirmation de la compétence est loin de recouvrir ce qu’Alain Bouvier semble vouloir célébrer : le succès médiatique d’enseignants sur Youtube ! La compétence didactique et pédagogique ne peut se confondre avec les habiletés de la communication médiatique.  

Le modèle libéral d’une école mise en marché suppose, en réalité, de renoncer à la démocratisation. Bien sûr que l’école actuelle est loin d’avoir réussi à réduire les inégalités mais, pour autant, doit-on accepter des évolutions qui en produiront davantage ?
On peut toujours caricaturer à outrance le discours syndical et assurer que, sous un propos égalitaire, il ne sert que le conservatisme corporatiste. … Mais qui pourrait croire que le discours d’Alain Bouvier s’inscrit, lui, dans les perspectives de l’intérêt général ? Il s’inquiète qu’on puisse « faire des élèves en grande difficulté la seule norme de référence pour tout le système ? ». Exprimer une telle inquiétude, c’est effectivement nier la réalité sociale d’une école dont la sociologie a maintes fois montré qu’elle était loin d’un tel risque !
Mais le brandir comme une menace, dans le contexte actuel de renforcement des exclusions sociales, c’est vraiment faire preuve de n’avoir cure de l’égalité !

 

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