Une rhétorique de la justification en lieu et place de l’action…

Quand l’institution scolaire prendra-t-elle conscience des dégâts que produisent les écarts croissants entre ses discours et les réalités quotidiennes du travail de ses acteurs ?

Les pannes qui ont à nouveau affecté l’organisation des enseignements à distance dès le mardi 6 avril 2021 et tout au long de cette semaine de nouvelle fermeture des établissements scolaires, témoignent à nouveau des écarts qui existent entre les discours d’autosatisfaction du ministère (« tout est prêt ») et les défaillances inscrites dans la réalité quotidienne des écoles, collèges et lycées.
La volonté d'un discours politique cherchant à convaincre, à persuader, à susciter l’adhésion s’inscrit dans les réalités même de la démocratie et du pluralisme mais pas au point qu’il vienne se substituer à la réalité d’un projet politique et qu’il cherche à le dispenser des moyens qui lui seraient nécessaire en leur substituant de seuls éléments de langage.
On pourrait croire que l’enjeu de tout cela serait essentiellement la crédibilité du ministre et la conviction citoyenne de la réalité de l’engagement de sa politique éducative. Déjà de ce point de vue, il  pourrait se demander si la justification au prix des pires acrobaties discursives ne jette pas davantage de discrédit sur sa politique que la reconnaissance objective de défaillances, d’imperfections, de difficultés. Mais le coût induit de cette rhétorique d’autosatisfaction concerne aussi l’institution elle-même et notamment ses acteurs.

Tout d’abord parce qu’elle contribue gravement à l’augmentation des risques psycho-sociaux. En effet, les conditions du travail enseignant sont encore plus éprouvantes du fait de la négation permanente de leurs difficultés par la « positivité » du discours institutionnel. Devoir assumer de multiples empêchements dans l’exercice de son métier est déjà une épreuve mais devoir les subir au sein d’une institution rendue sourde et aveugle par une communication ministérielle autosatisfaite en empire les effets.

Ensuite parce que c’est le sens même de l’activité professionnelle qui est mis à l’épreuve et par conséquence les motivations qu’il fait naître. Car comment inscrire l’activité des agents dans les finalités de l’intérêt général quand le discours d’habileté communicationnelle est préféré à l’examen des moyens nécessaires. Jusque-là, l’implication des enseignants dans leur activité permet de faire tenir, tant bien que mal, une organisation largement fragilisée par l’insuffisance des moyens. Mais jusqu’où cet engagement pourra-t-il supporter une demande sans cesse croissante et dont les contreparties annoncées restent elles aussi du seul registre des intentions discursives? La crise du recrutement, la dévalorisation de l’image sociale de la fonction enseignante sont déjà à l’œuvre et ne servent évidemment pas les progrès qualitatifs du service public d’enseignement. Pour rompre avec cette dégradation ce ne sont pas d’éléments de langage dont a besoin l’école mais de moyens réels.

Enfin parce pour tenir, malgré une crise de confiance accrue par ce décalage entre discours et réalité, l’institution et chacune de ses strates hiérarchiques a bien souvent tendance à choisir la stratégie de l’intervention autoritariste. Le relais zélé du discours ministériel ne laisse plus de place aux jugements critiques de l’expertise et dans cette course en avant de la justification permanente, c’est l’ensemble de l’institution et de ses cadres qui confond la légitime mise en œuvre de la politique nationale avec une soumission absolue à la parole ministérielle.

Et notre institution ne semble pas mesurer combien cette stratégie et ses conséquences s’avèrent incapables de répondre à l’enjeu fondamental qui devrait être celui du service public d’éducation en démocratie, celui de la démocratisation de l’accès aux savoirs et de la réussite scolaire.    

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