Le ministre, la «science» et le redoublement ...

C’est dans la formation et dans l’attribution de moyens à la hauteur des enjeux que se gagnera la bataille de l’égalité scolaire. Pas dans le retour de stériles polémiques sur le redoublement.

Reconnaissons que pour un ministre qui a annoncé sa volonté de gouverner «par la science, l’évaluation et les comparaisons internationales», la déclaration faite au Parisien (8/06/2017) de vouloir rompre avec l’interdiction de redoublement est quelque peu paradoxale.

Polémique autour de la réglementation actuelle

Elle est paradoxale, tout d’abord, parce que la réglementation actuelle (décret 2014-1377) n’interdit pas le redoublement mais affirme son caractère exceptionnel. Le ministre « du pragmatisme » n’échappe donc pas à la volonté polémique récurrente qui instrumentalise le redoublement au gré des alternances politiques. Car considérer que la réglementation voulue par Najat Valaud-Belkacem aurait fondamentalement infléchi la réalité du redoublement serait oublier que la tendance à la baisse du taux de redoublement est quasi constante depuis les années 1960. Ce serait aussi oublier que Luc Chatel affirmait que « le redoublement ne servait à rien dans 99,5% des cas » (Libération 26/02/2011), que Xavier Darcos considérait qu’il devait devenir « anecdotique » (Le Monde 05/10/2008) et que De Robien estimait qu’« on redoublait trop » (La Croix 04/10/2006)

Le consensus scientifique

Une telle affirmation est aussi paradoxale parce qu’elle contredit fortement le principe méthodologique énoncé avec insistance par Jean-Michel Blanquer de vouloir fonder sa politique sur la « science ». Sur la question du redoublement, le consensus des chercheurs est évident mettant fortement en doute son efficacité et constatant ses effets inégalitaires. Des travaux de l’IREDU (2004) ayant conduit à l’avis du HCEE (décembre 2014) à ceux du CNESCO (2015), il n’est guère de sujet qui conduise à une telle unanimité « scientifique ».

Comparaisons internationales

Elle est encore paradoxale parce que les comparaisons internationales, autre fondement déclaré de la politique de Jean-Michel Blanquer, établissent clairement « que les pays affichant un taux de redoublement élevé sont également ceux où les élèves sont les moins performants » et que « la relation entre le milieu socio-économique des élèves et leur performance est également plus marquée dans les pays affichant de forts taux de redoublement ». (PISA à la loupe 2011/6)

À nouveau l’impasse des visions binaires

Tant que nous raisonnerons la question dans les termes d’une opposition binaire, ceux qui affrontent partisans et opposants au redoublement, nous ne cesserons de reproduire ces débats stériles qui paralysent toute évolution réelle du système scolaire. Car s’il est impossible de conclure aujourd’hui à un effet positif du redoublement, il n’en n’est pas davantage possible de croire que sa suppression constituerait, de facto, un progrès pour la démocratisation de la réussite scolaire.

La véritable question est d’évidence celle du développement des compétences enseignantes à répondre à l’hétérogénéité des élèves en permettant le dépassement de leurs difficultés d’apprentissage et celle des moyens que l'action publique décide d'y consacrer . Une politique qui considère la question du redoublement en soi, qu’elle veuille lutter contre ou renouer avec, ne pourra jamais permettre de lutter contre les déterminismes sociaux de la réussite scolaire.

L’impasse du pilotage aux indicateurs !

Le décret de 2014 a conduit l’instauration d’un pilotage déterminé par une obsession quantitative : faire baisser le taux de redoublement. Cela a conduit d’ailleurs à des injonctions hiérarchiques plus contraignantes que le décret lui-même mais surtout cela a concentré le pilotage sur un leurre. Il est facile de mesurer le taux de redoublement et de se satisfaire de sa réduction mais en quoi cela pourrait-il garantir les effets réels d’une telle réduction sur les apprentissages des élèves ?  

Cessons de laisser instrumentaliser la question de la démocratisation de l’accès aux savoirs par des polémiques idéologiques. Les difficultés d’apprentissage constituent une réalité complexe qui ne peut se résoudre dans des débats simplistes. Les enseignants pour construire une école égalitaire ont besoin d’un développement constant de leurs compétences et de conditions d’exercice favorables. Pour pouvoir exercer leurs missions en fonction de compétences professionnelles constamment soutenues par la formation, ils ont besoin que l’on cesse de leur assener des injonctions variables au gré des alternances politiques.

C’est dans l’attribution de moyens à la hauteur des enjeux et dans la reconnaissance et le développement des compétences professionnelles que se gagnera la bataille de l’égalité scolaire.

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