Formation des enseignants : la rhétorique des fausses évidences libérales.

Formation des enseignants : la rhétorique des fausses évidences libérales. À propos de l’initiative de « Teach for France » (TFF)

Alors que nous sommes quelques-uns à nous inquiéter de l'initiative de TFF (voir L'Humanité du 9 août 2016), d'autres s'étonnent de notre réaction fustigeant cet esprit de critique systématique qui nous habiterait. Comment pourrions-nous nous plaindre d’une généreuse initiative associative qui viendrait compenser les faiblesses du service public, sur ses territoires les plus populaires, en proposant de former et d'accompagner des professeurs contractuels pour l'académie de Creteil ?

Au delà d'une analyse superficielle ...

Deux niveaux d'analyse peuvent conduire à des réactions différentes.

Le premier, strictement pragmatique, constate que des enseignants ayant des hauts niveaux d'études universitaires seront dans les classes à la rentrée. Et il propose qu’on s’en réjouisse sans vouloir interroger autre chose qu'une positivité immédiate. Comme me le proposait une journaliste : " On pourrait aller voir un de ces profs à la rentrée. On verrait si c'est aussi négatif que vous le croyez!"Ce niveau d'analyse s'enferme résolument dans une logique d'efficience à court terme sans poser aucune des questions qui nous amènent à être inquiets des enjeux réels d'une telle opération.

La première de ces inquiétudes est le retour d'un discours qui prétend qu'on peut former un professeur en un temps très court (un mois, en l'occurrence) parce que ce qui serait primordial ne relèverait pas de la construction d'une compétence professionnelle mais d'une disposition personnelle à l'engagement. C'est ce postulat néolibéral qui avait amené la suppression de la formation professionnelle initiale des enseignants sous Sarkozy.

La seconde inquiétude est qu'on puisse confier la formation et l'accompagnement des enseignants à un organisme privé alors que le principe de la neutralité voulait que la formation des enseignements relève exclusivement du service public. C'est d'autant plus inquiétant que l'initiative de TFF ne cache pas son ancrage dans une idéologie qui associe inégalités de réussite scolaire et mise en doute du service public.

Au delà de cette action particulière de TFF, ouvrir la formation des fonctionnaires enseignants à l'initiative privée ne manquera pas de poser bien d'autres problèmes. Et des plus graves. Comment, dans un contexte où la place de l’école est sans cesse mise en avant dans la construction des valeurs citoyennes, peut-on raisonnablement ouvrir la brèche d’une privatisation de la formation sans douter de ce pourraient être les volontés d’initiatives futures ? La privatisation de l’enseignement américain a été le cadre permettant le retour de l’enseignement du créationnisme ! Et on pourrait multiplier les exemples dans la politique scolaire britannique.

Des perspectives pour le recrutement ?

Quant aux perspectives annoncées sur le recrutement, celles qui fondent l’espoir de susciter des vocations enseignantes auprès de ces étudiants, il faudrait être bien naïf pour croire une telle opération capable de contrer la crise de recrutement. Les étudiants concernés pourront à la fin de leur cursus prétendre à un salaire plus attractif que celui d’un professeur. La crise de recrutement perdurera à moins que nous renoncions à la  professionnalité spécifique de l’enseignement pour y substituer des engagements ponctuels, c’est à dire la contractualisation comme mode principal de recrutement ce qui n’est pas sans rappeler quelques discours politiques actuels condamnant le statut des fonctionnaires. Un tel contexte politique paraît sans doute aux libéraux un moment propice pour intensifier le grignotage progressif du service public par des initiatives privées de natures diverses. Pour en assurer l’avenir, TFF pourra compter sur l’entreprise privée : les actuels stagiaires, futurs cadres et dirigeants d’entreprise, s’engagent, au-delà de cette expérience, à œuvrer leur vie entière pour les Alumni de TFF.

Sur le sujet, pas de réaction officielle du ministère mais la présence de la rectrice de Créteil au stage TFF est déjà éloquente. On aurait pourtant attendu du ministère qu’il protège la responsabilité exclusive de l’Etat en matière de formation des enseignants, garante de la neutralité et des valeurs républicaines et démocratiques. A ce rôle de l’Etat semble désormais opposable la générosité d’intention et l’initiative, fut-ce au prix de l’instrumentalisation de l’école au service d’une idéologie morale, économique ou politique. Car il ne faut pas se leurrer sur la générosité sociale des discours de TFF. Ils ne sont là que pour masquer la nature réelle de l’offensive : substituer une logique de marché au service public d'éducation nationale. 

 Paul DEVIN

sur Twitter : @pauldevin59

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.