Le modèle binaire d’analyse pédagogues vs républicains est une impasse

À propos de l’opposition à la réforme du collège : le modèle binaire d’analyse pédagogues vs républicains est une impasse

Le dernier numéro de la revue « Carrefours de l’Éducation » consacre ses articles à la question de la réforme scolaire. Yann Forestier y développe une analyse socio-historique de l’opposition aux réformes cherchant à cerner « la fonction sociale de cette critique et les enjeux que révèle sa constance ». À nouveau, le cadre d’analyse proposé est celui de l’opposition entre le modèle « pédagogue » et le modèle « républicain ». Yann Forestier montre à partir de l’analyse d’un corpus conséquent d’articles de presse comment ce clivage offre des marqueurs simples qui permettent de catégoriser les opinions et d’organiser les polémiques dans cette opposition binaire.

Mais il est une question qu’il ne pose pas, ce clivage est-il opérant lorsqu’il s’agit d’analyser les positions prises par les enseignants eux-mêmes ? Pour poser la question autrement : le débat professionnel se pose-t-il dans les mêmes termes que le débat médiatique ?  Il ne s’agit évidemment pas de nier que cette bipolarisation du débat puisse avoir une influence sur les positions enseignantes vis-à-vis des réformes mais de mettre en doute que les clivages républicains-pédagogues ou conservateurs-réformistes soient de nature à rendre compte de la diversité réelle des positions et permettent de considérer que toute opposition à une réforme serait guidée par une position antipédagogue.

L’opposition à l’actuelle réforme du collège est-elle une position d’antipédagogue ?

Dans un texte du 10 mars 2016, Frédérique Rollet et Roland Hubert, secrétaires généraux du SNES demandent, à propos de la réforme 2016 du collège, l’ouverture de discussions avec le ministère « sur les mesures pédagogiques, les outils de formation, les possibilités de diversification des conditions d’apprentissages propres à bénéficier à tous ». Difficile de considérer qu’il s’agit là d’une position d’antipédagogues. On pourrait multiplier les citations qui témoignent que l’opposition contre la réforme 2016 du collège est au contraire largement portée par une argumentation pédagogique pour une part notable des opposants.

La question de l’interdisciplinarité ne peut se résumer à l’opposition dans laquelle certains veulent l’enfermer qui traduirait un attachement corporatiste à la discipline résistant à la mise en cohérence des savoirs disciplinaires. Dans les mandats votés lors de son congrès de 2016, la FSU affirme que « La construction d’une culture commune nécessite de penser des relations cohérentes entre les savoirs, sans les hiérarchiser, pour comprendre un monde de plus en plus complexe et pouvoir y agir comme citoyen-ne libre et responsable. Cette cohérence se construit au sein de chaque enseignement et dans des coopérations entre disciplines, en s’appuyant sur des programmes qui le permettent. ». Difficile d’affirmer avec une telle prise de position que la première fédération de l’enseignement puisse fonder son opposition à la réforme du collège dans un repli disciplinaire. Les textes fédéraux poursuivent en exigeant une interdisciplinarité « construite à partir d’une réflexion didactique exigeante et sur des bases disciplinaires solides. ».

Voilà une position qui ne peut s’analyser dans le clivage entre un refus « républicain » de l’interdisciplinarité et une volonté « pédagogue » de la développer.

L’opposition à la réforme du collège est-elle une position conservatrice ?

Qui pourrait croire aujourd’hui que le refus d’une réforme particulière s’inscrirait dans le refus systématique de tout changement ?

Le changement ne s’inscrit pas exclusivement dans la réforme. D’autres dynamiques sociales ont produit de profondes modifications dans les pratiques professionnelles enseignantes et on peut même douter que la réforme puisse toujours constituer le vecteur fondamental des évolutions nécessaires. Tout d’abord parce que le système éducatif n’est pas un monde clos et que les transformations sociales et culturelles participent de son évolution. Ensuite, parce que la recherche d’une meilleure adéquation entre l’exercice professionnel des enseignants et les finalités de l’école procède davantage d’une lente analyse, d’une patiente formation, d’une évaluation objective et de l’attribution des moyens nécessaires que d’un recours systématique à des réformes dont les aléas de l’alternance politique finissent par contribuer davantage à la fragilisation du système qu’à son amélioration qualitative.

Tous les opposants à la réforme n’ont pas les mêmes projets pour l’école

Proposer l’analyse binaire républicains vs pédagogues n’est pas une position neutre. Elle engage la volonté de confondre, dans le même « camp », des opposants qui ont des motivations radicalement différentes.

Lorsque SOS Éducation appelle à la mobilisation contre la réforme du collège, cela suffirait-il à confondre ses objectifs avec ceux de tous les opposants ? L’association ultra-libérale défend par ailleurs le modèle éducatif des free-schools anglaises, demande la limitation des droits syndicaux, prône la totale autonomie des établissements, ce qui témoigne assez nettement de son peu de similarité idéologique avec la plupart des opposants à la réforme du collège. Lorsque Annie Genevard, au nom de LR, demande l’abandon de cette réforme, cela ne suffira pas à faire oublier que son parti porte une politique scolaire de destruction de la formation des enseignants, d’inégalités élitistes et de suppression de dizaines de milliers de postes. Quand le FN condamne cette réforme et fustige les « pédagogues », cela devrait-il conduire à considérer que son idéologie a quelque proximité avec celle de tous les opposants ?

Ceux qui s’affirment délibérément pédagogues et réformateurs pourraient être tentés par l’amalgame et vouloir recourir à ses effets de discrédit sur les opposants à la réforme. Ce serait au prix d’une malhonnêteté intellectuelle et d’un mépris des valeurs et des personnes qui les défendent. La réalité n’est pas aussi simple que de considérer que toute opposition serait par nature conservatrice ou réactionnaire. Nous sommes nombreux à résister pour défendre des valeurs progressistes, celle d’une école capable de l’émancipation intellectuelle, culturelle et sociale de tous ses élèves. 

sur Twitter : @pauldevin59

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