Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale à la retraite, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 15 janv. 2022

Absence ou absentéisme : le management néolibéral par les mots

A propos des enseignants non remplacés, absentéisme ou absence ? Un glissement lexical qui traduit la volonté néolibérale d'utiliser insidieusement le discours pour modifier les représentations du travail et augmenter les exigences faites aux travailleuses et travailleurs.

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A propos des enseignants non remplacés, absentéisme ou absence ?

Le taux d’absentéisme se distingue du taux d’absence. L’absentéisme devrait en effet caractériser une absence non justifiée, excluant donc l’ensemble des congés légitimes notamment l’arrêt maladie. Désormais nombreux sont ceux qui adoptent d’autres critères. Celui de la prévisibilité par exemple qui continue à exclure le congé maternité et les congés payés mais inclut le congé de maladie même s’il est légalement justifié. Le Baromètre de l’Absentéisme[1] témoigne de ce glissement de sens et, en conséquence, affirme donc une forte hausse de l’absentéisme liée à la COVID.

D’autres vont encore plus loin considérant le ratio entre « le nombre de jours d’absences par rapport aux nombres de jours théoriquement travaillés » incluant donc tout congé quel que soit sa nature.
On voit bien l’intérêt de la manœuvre dans un contexte de doxa ultralibérale où il s’agit d’attribuer à l’employé la responsabilité du fonctionnement et de suspecter son manque d’investissement pour légitimer toute mesure favorable aux profits de l’entreprise.

Une autre conception possible de l’absentéisme
Mais il y a une autre conception de l’absentéisme qui interroge la responsabilité de l’employeur sur les conditions de travail. L’ANACT, établissement public administratif régi par le Code du travail et ayant pour vocation l’amélioration des conditions de travail en faisait une définition particulièrement intéressante puisqu’elle se centrait sur les responsabilités de l’employeur et non sur l’attitude de l’employé : « l’absentéisme caractérise toute absence qui aurait pu être évitée par une prévention suffisamment précoce des facteurs de dégradations des conditions de travail entendus au sens large : les ambiances physiques mais aussi l’organisation du travail, la qualité de la relation d’emploi, la conciliation des temps professionnel et privé, etc.[2]».

Du côté de l’Education nationale...
Le ministère de l’Education nationale s’est désormais approprié la confusion volontaire entre absence et absentéisme. Le discours du ministre en témoigne qui confond intentionnellement les deux en affirmant à plusieurs reprises qu’il y a « davantage d'absentéisme à cause de la crise sanitaire ». De telles déclarations contribuent à associer les déficits de remplacement à un problème d’engagement des enseignants. Or, tous les rapports le disent clairement : l’absentéisme dans la fonction publique d’État est plutôt plus faible que dans le secteur privé et tout particulièrement chez les enseignantes et enseignants. Si l’État ne parvient pas à assurer les remplacements, c’est donc parce que le service public ne dispose pas d’un nombre suffisant d’agents pour le faire et cela sans que la responsabilité des fonctionnaires puisse être mise en cause.

Le leurre des solutions technocratiques
Dans un tel contexte, nous apprenons qu’une application va désormais être déployée dans 14 départements pour une meilleure efficacité de la gestion du remplacement. La formulation est métonymique puisqu’elle laisse penser au recours à un outil informatique (« application ») alors qu’en réalité, il s’agit de transférer à une société privée, Andjaro[3], la gestion des remplacements. La transparence cède une fois de plus le pas aux « éléments de langage » !
Mais quelles seraient les vertus de cette société privée pour qu’elle fasse tout d’un coup, sans expérience, bien mieux que des agents publics expérimentés qui ont affiné leurs outils depuis des années sur le sujet ?  Le ministère considère sans doute que par nature, l’entreprise privée est plus efficace que le service public !
Il ne suffira pas à Andjaro de proclamer ses capacités à « trouver du personnel pour les besoins à court terme, en toute simplicité. », il lui faudra résoudre le problème de ressources humaines insuffisantes. Andjaro aura-t-il carte blanche pour recruter des contractuels ? La délégation à une entreprise privée permettra-t-elle de franchir des limites que l’administration elle-même a quelques scrupules à franchir : par exemple celles des exigences de diplomation ou celle de l’engagement d’un rapport de forces avec les remplaçants pour outrepasser leurs obligations réglementaires.
Dans un premier temps, le recours à Andjaro est limité aux remplaçants volontaires mais on sait qu’il s’agit d’une stratégie de progression et non d’un choix éthique ! 

Bel exemple de justification du recours à la privatisation par un déficit qualificatif de l’administration que les politiques gouvernementales ont produit en réduisant les moyens ! Or, ce ne sont pas des stratégies techniques de gestion des ressources humaines qui permettront de régler les problèmes d’absences non remplacées mais le recrutement d’enseignants et le renforcement de l’attractivité du métier par une augmentation des salaires et une amélioration des conditions de travail.

[1] AYMING-ALM, 13ème baromètre de l’absentéisme et de l’engagement, étude 2021
[2] ANACT-ARACT, Dix questions sur l’absentéisme,
[3] Spécialisée dans les solutions de gestion « agile » des ressources humaines, le capital d’Andjaro a été renforcé par Endered, plateforme digitale de services spécialisée dans les solutions de paiement (chèques-restaurant, chèques-cadeaux, péages, cartes viruelles, …). Son référencement à l’UGAP (janvier 2021) conforte sa volonté de présence sur le marché de délégation de services publics.

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