Réouvrir les écoles par promesse d’égalité ?

Peut-on croire que l'égalité est la motivation première de la réouverture des écoles le 11 mai ?

Annonçant la réouverture des écoles le 11 mai prochain, le président de la République évoque une volonté d’égalité : « trop d’enfants, notamment dans les quartiers populaires, dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents, c’est pourquoi nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes ». 
Voilà un argument qui devrait nous satisfaire, puisque guidé par un principe égalitaire dont nous ne cessons de réclamer qu’il préside aux politiques éducatives. Pourtant très vite des enseignants, sur les réseaux sociaux ou par la voix de leurs syndicats, ont exprimé leur grande inquiétude d’une reprise trop précoce et de ses conséquences sanitaires. Il faut convenir que nous ne disposons pas des éléments qui permettraient de mesurer dès aujourd’hui le risque que représentera réellement une reprise le 11 mai. Mais annoncer la réouverture des écoles quand celle des cinémas ou des restaurants est considérée comme dangereuse ne peut qu’entrainer des réactions d'appréhensions.

Mais faut-il croire que de telles réactions témoigneraient d’une inquiétude exagérée voire d’un égoïsme corporatiste incapable d’entendre la perspective égalitaire évoquée par le président de la république ?
La réponse nous la trouverons dans l’attitude des enseignantes et des enseignants pendant les quatre dernières semaines, une attitude qui a révélé sans ambiguïté leur engagement. Jamais il n’a manqué de volontaires pour accueillir les enfants de soignants alors que les conditions étaient loin d’être réunies pour offrir la meilleure sécurité et que parfois même les gestes barrière les plus élémentaires ne pouvaient être garantis... Quant à la continuité pédagogique, elle a tant mobilisé les énergies que des familles ont parfois dit que trop d’activités étaient proposées aux enfants ! Et dans la volonté à maintenir le lien, les enseignantes et enseignants ont accordé une attention particulière aux familles les plus éloignées.
Non, la réaction enseignante aux propos présidentiels ne témoigne pas d’un égoïsme mais d’un doute sur les motivations de la reprise. Il faut dire qu’une crise de confiance profonde existe qui a été installée par la surenchère d’une communication institutionnelle basée sur l’énoncé d’éléments de langage. Tant de fois, ces discours n’ont eu d’autre but que l’imposition d’une doxa, refusant des débats qui seraient légitimes au vu de la complexité. Cette communication dont bien des analyses médiatiques ont montré la répétition quasi propagandiste, a produit un doute constant sur sa sincérité.

Qui pourrait se satisfaire de cette annonce de politique égalitaire quand des années de politiques publiques ont au contraire maintenu ou creusé les écarts qu’il s’agisse des salaires, des conditions de vie, de la précarité de l’emploi et même de l’espérance de vie ?
A l’école, lorsque l’insuffisance des moyens enseignants créait de graves discontinuités, faute de remplaçants dans les territoires les plus populaires, a-t-on véritablement fait les choix les plus favorables au retour de l’égalité ?
Et que dire des effectifs d’enseignants spécialisés des RASED qui diminuent, année après année, alors qu’ils sont justement destinés à aider les élèves en difficulté ; de la formation des enseignants qui ne cesse de se réduire alors que tout le monde sait que la démocratisation de la réussite scolaire nécessite des compétences didactiques et pédagogiques développées ; de la loi de transformation de la fonction publique qui veut remplacer une part croissante des enseignants titulaires par des contractuels précaires, moins formés et parfois sans aucune formation professionnelle ; de la libéralisation de la sectorisation scolaire qui renforce la ségrégation et entraîne la ghettoïsation d’établissements ; de l’insuffisance des moyens humains éducatifs, sanitaires et sociaux (conseillers d’éducation, assistants d’éducation, médecins scolaires, infirmières, assistants de service social, psychologues.) qui rend quasi impossible le travail pluriprofessionnel nécessaire pour améliorer la santé des élèves et le climat des établissements.

 Jusqu’à maintenant le président de la république et son ministre de l’éducation n’ont pas donné les gages de l’engagement d’une rupture avec cette politique inégalitaire. La récente augmentation des postes dans le premier degré apporte sans aucun doute des moyens bienvenus mais les critères de leur répartition sont loin de se fonder sur la recherche d’une plus grande égalité.
Alors faut-il croire que cette invocation égalitaire ne cherche qu’à justifier une reprise scolaire rendue nécessaire pour des motifs économiques ? Le débat est plus que nécessaire pour échapper à une vision binaire qui nous laisserait croire qu’il nous faut choisir entre relance économique et sécurité sanitaire. D’autres choix économiques sont possibles qui se fondent sur le développement des services publics, sur une fiscalité plus juste, sur une localisation des productions qui ne se base pas sur les seules spéculations boursières, sur une prise en compte des impératifs environnementaux, sur une volonté à redonner des droits sociaux. Le président de la République avait annoncé le 12 mars vouloir « interroger le modèle de développement de notre monde qui dévoile ses failles »… c’est bien de cela dont il s’agit !

 

Publié dans la Newsletter de l'Institut de recherches de la FSU, le 14 avril 2020
voir la lettre electronique de l'IR-FSU en ligne

15289f46-1ad1-4edc-9bc4-320d955c1cf1-4-5005-c

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.