Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

140 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 mai 2021

Nouveaux programmes pour l'école maternelle: le primat de l'exercice scolaire

Le projet de programmes de l’école maternelle vient d’être rendu public. A première lecture, on pourrait avoir l’impression que les finalités essentielles restent inchangées... en réalité, les évolutions sont loin d’être anodines.

Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après la publication des préconisations du Conseil supérieur des programmes, le projet de programmes de l’école maternelle vient d’être rendu public pour application à la rentrée 2021. A première lecture, on pourrait avoir l’impression que les finalités essentielles restent inchangées, que ces nouveaux programmes ne constituent qu’une reformulation… mais s’il ne s’agissait que de reformulations superficielles, pourquoi aurait-on engagé l’écriture de nouveaux programmes ? En réalité, les évolutions sont loin d’être anodines.

Evaluation
Prenons l’exemple de l’évaluation. Une différence majeure s’inscrit entre les programmes de 2016 et le projet de 2021: la minoration de la dimension sociale de l’apprentissage pour un centrage sur l’adaptation aux besoins individuels de chaque enfant. Savoir faire seul, avec l’aide de l’enseignant, avec celle des autres enfants, savoir faire seul dans un avenir proche … toute cette dimension sociale des apprentissages est écartée pour lui substituer une adaptation individualisée des tâches. Le modèle sous-jacent est celui d’une mécanique totalement prévisible, programmable qui prétend maîtriser les effets d’un exercice sur un apprentissage ciblé. L’« objectif pédagogique précis » ne procède plus tant de l’exigence d’une réflexion didactique que d’un morcellement destiné à permettre une pédagogie par l’exercice. On voit pointer le fantasme d’une prescription technocratique : si l’élève rencontre la difficulté B12… donnez-lui l’exercice 234 !
Le tout dans les volontés affirmées en conclusion du colloque de Grenelle[1] : améliorer les résultats scolaires par le développement des compétences socio-comportementales. La qualification d’évaluation « positive » est préférée à l’affirmation d’un attachement à mettre en valeur le cheminement et les progrès. La valorisation du progrès n’est plus un travail intellectuel mené avec l’élève, elle n’est plus qu’une attitude socio-comportementale.

Langue et langage
Quasi systématiquement le terme de langage a été remplacé par celui de langue. Au développement de la capacité intellectuelle à échanger, à communiquer, à penser est donc préféré la connaissance de l’outil. Nous pourrions débattre sans fin d’un tel choix car il est évident que la capacité langagière demande la connaissance linguistique et que les apprentissages lexicaux et syntaxiques sont d’une évidente nécessité. Mais le choix systématique du terme de « langue » plutôt que de « langage » répond ici à la volonté précise d’une propédeutique : « l’usage d’une langue de plus en plus élaborée sur laquelle [les élèves] pourront s’appuyer lors de l’apprentissage formel de la lecture et de l’écriture au cycle 2 ». C’est dans cette perspective que sont développées les évolutions majeures de contenus de ces programmes : initier dès la maternelle les choix méthodologiques voulus par Jean-Michel Blanquer pour l’apprentissage de la lecture au cycle II.

Lexique
C’est le retour à une conception formelle de l’acquisition lexicale. On peut se demander ce que signifie en classe maternelle un apprentissage lexical fait dans « un temps exclusivement dédié à l’enseignement de la langue ». Et que signifie concrètement pour l’enseignant  de devoir faire attention à ce que les  mots qu’il utilise appartiennent à toutes les catégories grammaticales (ce qui devrait en principe être une réalité de tout discours de sa part !).
Avec les termes de « corpus de mots à réactiver » et d’apprentissage méthodique, on voit pointer le retour des listes de mots à mémoriser d’autant que l’ attendu final formulé sous un angle strictement scolaire (« utiliser le lexique appris en classe »).

Syntaxe
Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance d’apprentissages syntaxiques mais de douter qu’en maternelle, on puisse faire, de façon formelle, des leçons centrées sur l’apprentissage syntaxique. L’exemple cité de la phrase négative qu’on demande à l’élève de réutiliser ouvre la porte à l’exercice formel et à sa répétition dont on peut douter de sa faculté à aider les élèves rencontrant des difficultés d’apprentissage. Cependant, un modèle pédagogique se dessine clairement : « de multiples emplois dans des contextes variés sont requis pour assurer la mémorisation et l’utilisation des mots et des structures ». C’est la répétition par l’exercice, la conception d’un apprentissage basé sur la mémorisation là où il s’agirait au contraire de développer la capacité des élèves à penser la langue en observant et analysant son organisation.

Quand adapter c’est renoncer…
« L’enseignant organise les apprentissages et adapte les objectifs et les attentes en fonction du développement de l’enfant. ». Voilà sans doute ce qui constitue l’écart fondamental entre ces programmes et les finalités émancipatrices qui sont les nôtres puisque le développement y est conçu comme un facteur externe qui détermine les objectifs. Aucun doute sur la nécessité à adapter les organisations pédagogiques pour que les élèves puissent s’y impliquer mais cela ne doit pas nous conduire à considérer que l’apprentissage est conditionné à un développement agi par ailleurs, au gré des facultés de chacun. Au contraire, nous pensons cet apprentissage comme une source de développement. C’est pourquoi l’affirmation d’une école capable d’ «affirmer et d’épanouir la personnalité » de chaque élève continuera à nous apparaître plutôt comme un risque que comme un espoir tant elle résonne davantage dans l’affirmation d’une différenciation extérieure à l’école où s’inscrirait la fatalité des destins scolaires que dans les perspectives d’un progrès émancipateur pour toutes et tous.    

[1] https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/290121/l-ecole-du-grenelle-education-comportementale-et-bonheur-economique

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — International
À travers le monde, des armes « made in France » répriment et tuent
À la veille de la tournée dans le Golfe du président français Emmanuel Macron, du 3 au 4 décembre, les preuves s’accumulent sans émouvoir, au sommet de l’État. Des armes « made in France » participent à la répression politique dans plusieurs pays, au meurtre de civils dans les pires conflits de la planète, au mépris des valeurs et des engagements internationaux de Paris.
par Rachida El Azzouzi
Journal — International
Russie : pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — France
Mosquée « pro-djihad » : au Conseil d’État, le ministère de l’intérieur se débat dans ses notes blanches
Vendredi 26 novembre, le Conseil d’État a examiné le référé de la mosquée d’Allonnes, qui conteste sa fermeture pour six mois ordonnée par arrêté préfectoral le 25 octobre. Devant les magistrats, la valeur de feuilles volantes sans en-tête, date ni signature, a semblé s’imposer face aux arguments étayés de la défense. Compte-rendu.
par Lou Syrah
Journal — Économie
Leroy Merlin, des bénéfices records et des salariés en lutte pour 80 euros
Depuis le 17 novembre, une cinquantaine de salariés de Leroy Merlin bloquent l’entrepôt de Valence, dans le cadre d’une grève inédite sur plusieurs sites de l’enseigne de bricolage. Salariés des magasins et des entrepôts réclament des augmentations et un meilleur partage des bénéfices.
par Khedidja Zerouali

La sélection du Club

Billet de blog
« L’Héroïque Lande - La Frontière brûle » : des vies électriques
[Archive] «L'Héroïque Lande. La Frontière brûle», réalisé par Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, renverse les attendus d'un film «sur» La Jungle de Calais, pour sonder les puissances politiques et sensibles du cinéma, avec des images qui s'imaginent depuis une Zone et avec ses fugitifs.
par Robert Bonamy
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay
Billet de blog
« Atlantique », un film de Mati Diop
Des jeunes ouvriers au Sénégal ne sont pas payés depuis plusieurs mois rêvent de partir pour l’Europe au risque de leur vie. Ada, amoureuse de l’un de ces hommes, est promise à un riche mariage contre son gré. Les esprits auront-ils raison de ces injustices ?
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement