Évaluations CP-CE1 : chercher la faute du professeur ou la réussite de l’élève ?

Serait-ce garder raison que de prendre le risque de renoncer aux effets de l’évaluation sur la démocratisation de la réussite scolaire en considérant que l’essentiel de l’enjeu est d’affirmer l’autorité ministérielle et de restreindre la responsabilité enseignante en imposant des méthodes et des protocoles ?

Une note du 8 mars 2019 de la DGRH du ministère de l’Éducation nationale incite les recteurs et les DASEN à engager des mesures disciplinaires contre les enseignants qui n’ont pas procédé aux évaluations prescrites par le ministère

Pas de doute sur l'obligation d'évaluer

Nul doute que l’évaluation fait partie des missions de l’enseignant. C’est une affirmation claire de la loi (article 912-1 du Code de l’Éducation). Il est donc parfaitement légitime de considérer que la mise en œuvre d’une évaluation des élèves constitue une obligation de service.

Un tel cadre légal et réglementaire porte à penser, qu’en la matière, la faute professionnelle ne pourra être constituée que par le refus de procéder à des évaluations mais non du seul fait d’avoir refusé d’utiliser un protocole particulier. Faire la preuve d’un usage régulier d’évaluations mettra donc le fonctionnaire à l’abri d’une faute pour manquement aux obligations légales. Pourra-t-on alors lui reprocher d’avoir entravé le bon fonctionnement du service public puisqu’il assure sa mission d’évaluation telle que légalement définie ?

Quelles modalités?

Dans le décret statutaire des enseignants de premier degré, cette obligation est définie dans les termes d’une mission d’évaluation permanente du travail des élèves (Décret n°90-680 du 1 août 1990-art.2). La perspective visée est donc celle d’une pratique intégrée à l’activité enseignante et non celle de l’usage d’un protocole particulier.

Le Code de l’Éducation (D.321-23) affirme que les modalités d'évaluation des apprentissages des élèves au regard des objectifs des programmes sont définies par les enseignants en conseil de cycle. L’affirmation d’une obligation d’évaluer s’articule donc bien avec une responsabilité reconnue aux enseignants et aux équipes enseignantes d’en organiser les modalités.

Quelles finalités?  

La finalité des évaluations est d’aider les élèves (Code de l’Éducation, D.331-49). Leur enjeu fondamental est donc de donner aux enseignants les outils nécessaires pour ajuster leur enseignement aux besoins de leurs élèves.

L’évaluation ne prend donc son sens que dans l’usage quotidien, « permanent » dit le décret statutaire, qui en est fait par les enseignants. Elle ne peut contribuer à l’amélioration du système éducatif que par sa capacité à influer sur l’organisation des apprentissages en fonction des difficultés constatées et analysées. C’est la condition pour que les pratiques évaluatives servent une finalité de démocratisation de la réussite scolaire.

Pense-t-on réellement que l’école pourra construire une plus grande justice sociale parce les enseignants seront contraints par voie disciplinaire à utiliser un protocole particulier ?  

Des doutes légitimes

Les dispositifs ministériels sont régulièrement objets de critiques mais rarement un dispositif aura soulevé autant de réactions négatives. Les critiques émanent de nombreux chercheurs : Roland Goigoux, Dominique Bucheton, Mireille Brigaudiot, Emile Gentaz, Stella Baruk, Rémi Brissiaud, Philippe Meirieu, Sylvain Connac, Bruno Robbes, Jean Houssaye, Laurent Lescouarch et d’autres encore ...

Les critiques ciblent tantôt l’inadaptation d’un exercice particulier à identifier la compétence visée, tantôt le stress inutile produit par l’inadaptation du niveau de bien des exercices, tantôt le déséquilibre entre les items retenus et les programmes d’enseignement.  

Mais la raison majeure de doute est aujourd’hui celle de l’effet de l’usage de ces évaluations qui s’avèrent induire des catégorisations de groupes de niveaux, conduisant l’organisation de classes par niveaux dont on sait qu’elles sont loin de constituer le dispositif le plus favorable aux élèves en difficulté. Par contre, elles s’avèrent totalement inadaptées pour aider les enseignants à identifier et analyser la nature des difficultés, de manière à pouvoir modifier leurs organisations pédagogiques au service de l’aide des élèves.

Serait-ce garder raison que de prendre le risque de renoncer aux effets de l’évaluation sur la démocratisation de la réussite scolaire en considérant que l’essentiel de l’enjeu est d’affirmer l’autorité ministérielle et de restreindre la responsabilité enseignante en imposant des méthodes et des protocoles ?

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