Laïcité : l’outrance blesse mais n’éduque pas

L’outrance de certains propos tenus aujourd’hui sur la laïcité à l’école est loin d'en servir le principe. Le choix de l'éducation doit rester celui des perspectives émancipatrices de la culture commune et du jugement construit par la raison. Il ne peut se confondre avec une prescription morale ou une instrumentalisation idéologique.

L’outrance de certains propos tenus aujourd’hui sur la question laïque à l’école est d’une violence inouïe. Devant le Sénat, Jean-Pierre Obin affirme qu’à tous les niveaux dans l’institution scolaire, des enseignants, des formateurs, des responsables pensent que l'idéologie islamiste cimente l’ardeur révolutionnaire des musulmans victimes et qu'il faut l’encourager[1]. Jamais l’institution scolaire n’avait été accusée ainsi d’une complaisance idéologique avec le terrorisme, ses crimes et ses idées abjectes.

Mépris

Une telle accusation méprise le travail quotidien de celles et ceux qui ne cessent de se battre pour construire chez leurs élèves le sens critique et le primat de la raison et cela pour que soit respectée la liberté de conscience, finalité première de la laïcité. Les enseignantes et les enseignants attendent que soit reconnue leur volonté plutôt que suspecté leur manque de détermination voire leur « lâcheté ». Sans doute ont-ils parfois des hésitations, des maladresses mais force est de reconnaître qu’ils et elles restent trop souvent seuls face à la difficulté des situations.

Une telle accusation méprise celles et ceux qui forment les enseignantes et enseignants, au sein des INSPE ou dans les académies et qui tentent de montrer la complexité de la question laïque y compris dans ses liens avec les questions sociales. S’ils défendent que « l’idéal laïque, comme le disait Clément Durand, secrétaire général du CNAL[2], ne considère pas les vérités du moment comme absolues, immuables et intangibles mais qu’il exprime tout au contraire qu’elles sont relatives, fragmentaires, révisables » c’est parce que l’idéal laïque est fait de « tolérance active » et non qu’ils auraient basculé vers quelque tentation extrémiste.

Une telle accusation met en cause celles et ceux qui ne cessent d’éviter les ruptures avec les élèves pour pouvoir poursuivre leur tâche éducative et qui sans concéder aucunement aux principes de la laïcité cherchent les équilibres que Jules Ferry recommandait dans sa lettre aux instituteurs considérant qu’il faillait à la fois « ne pas froisser » et « parler hardiment ».

Glissements inacceptables

Le propos de Jean-Pierre Obin procède de trois glissements inacceptables.

Celui tout d’abord de vouloir considérer que l’expression par un élève d’un attachement à l’Islam pourrait être confondu avec une adhésion aux radicalismes de l’islamisme. Même le sénateur Jacques Grosperrin, lors de l’audition du 10 mars dernier lui rappelle la différence entre islam et islamisme !

Ensuite celui de vouloir interpréter les incidents créés par des élèves comme des prises de positions radicales quand elles révèlent le plus généralement d’attitudes d’opposition davantage explicables par la psychologie adolescente et ses volontés provocatrices.

Enfin d’oublier que la construction du jugement par la raison, les savoirs et la culture commune est affaire de pédagogie et qu’elle nécessite des patiences auxquelles serait inopportun de négliger au risque de renoncer aux principes même d’une éducation émancipatrice pour leur préférer l’imposition d’une conformité comportementale.

Vouloir une formation qui doit être idéologiquement contrôlée, organiser un recrutement qui doit vérifier la conformité des candidats plutôt que leur engagement à réfléchir la question de la laïcité, prôner une forme de « tolérance zéro »  qui privilégierait la sanction et la prescription morale plutôt que l’éducation, c’est prendre le risque d’une exacerbation des tensions qui ne peut raisonnablement offrir le cadre nécessaire à la construction d’une adhésion réelle aux valeurs d’une république démocratique et sociale.  

La réalité de nos classes est que cette construction d’une adhésion sincère et raisonnée aux valeurs ne peut nier la diversité des cultures, des histoires personnelles, des situations sociales. Les valeurs républicaines n’obéissent pas à une liste légalement fixée qui permettrait de décréter que la diversité n’est pas une. La devise républicaine affirme les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. La constitution définit une « république indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Rien dans ces éléments qui nous conduise à condamner la diversité car nous savons que l’indivisibilité est l’affirmation d’une intégrité territoriale et d’une égalité de toutes et tous devant la loi et non d’une uniformité. Mais quelles que soient notre opinion sur la question, la réalité restera la même : nos élèves sont divers et le reconnaître constitue la condition même d’une éducation citoyenne.

Les enseignantes et enseignants, qui au quotidien prennent en compte cette réalité, ne s’y soumettent pas au point d’accepter qu’elle remette en cause les valeurs… ils ont tout simplement fait le choix d’une éducation émancipatrice, fondée sur la raison et la tolérance, là où d’autres voudraient préférer la prescription morale et la contrainte.   

[1] « Enfin, le dernier facteur tient à la complaisance idéologique. Elle existe chez un certain nombre de responsables, à tous les niveaux, qui considèrent que les musulmans, qui sont des victimes, se défendent comme ils peuvent. Ils estiment que l'idéologie islamiste est ce qui cimente leur ardeur révolutionnaire, qu'il faut encourager. » Jean Pierre OBIN, Audition du 10 mars 2021, Sénat
[2] Clément DURAND, Actes du colloque « La laïcité aujourd’hui » cité par Gérard BOUCHET, Laïcité, textes majeurs pour un débat d’actualité, 1997, p.163

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