Les leurres de la classe inversée (suite)

La publication du texte du 13 février a entraîné de nombreuses réactions auxquels je propose quelques éléments de réponse.

La publication du texte du 13 février a entraîné de nombreuses réactions auxquels je propose quelques éléments de réponse.

« Pour Paul Devin (FSU), la classe inversée c'est mal car ça induit des économies. » 

Ceux qui ont lu le texte auront de la peine à considérer qu’une telle réaction ne procède pas du seul procès d’intention. Le paradoxe c’est que l’auteur de ce tweet laconique, Anthony Lozac’h écrivait lui-même en septembre 2013 (voir son article) que la classe inversée « ne résout en soit aucun des enjeux scolaires, pédagogiques et éducatifs qui se posent actuellement », que la mise à « disposition de ressources d’apprentissage variées ne garantira pas leur acquisition » et qu’en conclusion de son billet, il affirmait qu’il était peu probable qu’un usage massif de la « classe inversée » ne résolve la question de la motivation, des apprentissages et de la réussite. Voilà bien des points où nous sommes parfaitement d’accord. Mais, à cette époque, la classe inversée n’était pas encore devenue un objet valorisé par l’UNSA et Anthony Lozac’h tenait des propos guidés par la seule réflexion pédagogique. 

 

« Quand on n’a rien à proposer en pédagogie, on peut continuer à faire croire que c’est un problème politique »

Là encore, il me semble que l’argumentation de mon texte reste essentiellement pédagogique et se préoccupe surtout de ce qui pourrait constituer un leurre qui, de par sa nature illusoire, ne contribuerait pas à une véritable démocratisation de l’accès aux savoirs et à la culture commune. Ceci dit, peut-on penser l'école pédagogiquement, à l'exclusion de toute analyse politique. La grande majorité des "rénovateurs" pédagogiques, eux, en tous cas, ne le pensaient pas. 

Par ailleurs, je ne peux que constater, que l’adhésion ou non aux vertus de la classe inversée ne procède manifestement pas de seuls choix pédagogiques. Le croisement des opinions sur la classe inversée avec l’appartenance syndicale de ceux qui les expriment ne relève pas du seul aléa des choix personnels !

 

« Quel mépris pour les enseignants ! »

Je suis désolé si certains ont pu sincèrement penser qu’il y avait là l’expression d’un mépris. Ce n’est évidemment pas la perspective de ce texte. Pour que les choses soient bien claires, je ne parle pas ici de la pratique de tel ou tel enseignant mais de la modélisation d’une pratique et des discours qui la portent. 

Mais il me semble essentiel de ne pouvoir confondre le jugement sur une pratique professionnelle personnelle et le débat nécessaire sur les idées pédagogiques. Si nous devions, au nom du respect, nous interdire toute analyse critique, c’en serait fini de la pédagogie ! 

 

« Il y a urgence à transformer l’école »

C’est vrai que le portrait fait de l’école actuelle par les partisans de la classe inversée est sans concession et incite à une urgence de traitement : « des élèves passifs, consommateurs de cours/un professeur qui semble le seul à travailler » (pour ne prendre qu’un exemple de ces discours mais ils sont nombreux). Au passage, en matière de mépris, ça me paraît relever d’un jugement radical et généralisant !

J’ai passé beaucoup de temps dans des classes de tous niveaux. Ce n’est pas ça la réalité que j’ai vue. Depuis longtemps, des enseignants savent mettre leurs élèves en activité intellectuelle et heureusement pour les générations précédentes que cela a été possible avant la classe inversée. 

Qu’il y ait une nécessité de faire progresser la capacité du service public pour qu’il puisse mieux répondre à une réussite scolaire plus démocratique, je ne peux que souscrire. Cela passe par la formation des enseignants, la mise en œuvre des moyens nécessaires… Mais qu’il y ait à attendre qu’une réforme ou qu’une méthode produise un changement radical qui règle tous nos problèmes… 

 

« J’écoute ceux qui la font, pas ceux qui en parlent »

Moi aussi, j’écoute ceux qui la font et ce texte a été écrit après une longue période de lecture sur ce qu’écrivent les praticiens de la classe inversée sur internet et les réseaux sociaux. 

Pour autant peut-on limiter le droit d’expression sur la classe inversée aux seuls qui la pratiquent, au prétexte que les autres ne la connaissant pas de l’intérieur ne peuvent être légitimes à en parler ? 

« Vous devriez plutôt lire Meirieu ! »

Et puisque l’un d’entre vous, après m’avoir gentiment traité de « réac », ce qui fera sourire les gens qui me connaissent bien, me conseille de lire Meirieu, je me permets de lui retourner son propre conseil en offrant à sa lecture la conclusion de la chronique qu’il a écrit le 19 septembre 2014 dans le Café Pédagogique.

"Mais, en matière d’innovation, l’engouement pour les « formules magiques » est tel qu’on doit se méfier des simplifications colportées par des publicistes peu scrupuleux qui crient au miracle sans regarder de près « ce qui opère » réellement, « ce qu’on fabrique » comme type d’hommes et ce qu’on promeut comme modèle social."

C’est juste ce que j’essaye de faire en permanence, faire preuve d’une méfiance systématique face à la simplification.  Et le jour où j’ai lu un ensemble de témoignages (site : http://www.classeinversee.com/) qui attestaient que la classe inversée offrait à la fois la motivation des élèves, le bonheur de l’enseignante, la réussite des apprentissages, la réduction des écarts entre élèves et la satisfaction parentale, j’ai été pris d’un doute. 

Je n’y peux rien, j’ai toujours eu des doutes sur l’élixir du docteur Doxey ! 

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