Une rentrée normale?

À moins de deux semaines de la rentrée scolaire, l’incertitude qui règne sur sa mise en œuvre reste très inquiétante.

À moins de deux semaines de la rentrée scolaire, l’incertitude qui règne sur sa mise en œuvre reste très inquiétante.

Protocole

C’est tout d’abord la curieuse impression qu’alors que, partout, les alarmes se font plus pressantes sur les risques épidémiques et que les citoyens sont incités à des attitudes préventives de plus en plus contraignantes, l’éducation nationale serait, elle, à l’abri des risques.
Le ministre, si prolixe à la fin de l’année scolaire s’est fait des plus discrets sauf à répéter que la rentrée sera une « rentrée normale ». « Quasi-normale », concède-t-il parfois. Pourtant nous pouvons douter que cette rentrée puisse être normale.
Tout d’abord en se demandant si un protocole fixé en juillet, à la période où le risque de reprise de la contamination était le plus faible, sera adapté à l’évolution rapide constatée au mois d’août. Les doutes restent de mise quant à la contagiosité des enfants, la grande diversité des résultats des études faite à ce sujet nous contraignant à être des plus prudents et à s’inquiéter d’une abolition des mesures barrière pour permettre l’accueil des effectifs complets tel que le prévoit le dernier protocole. Quant à la question de la contamination entre adultes : les exemples ne manquent pas actuellement de clusters développés dans l’environnement professionnel pour que l’inquiétude soit légitime. 

Évaluations

L’inquiétude concerne ensuite les élèves et leurs apprentissages, en constatant que la question des effets du confinement n’est prise en compte qu’au travers de l’imposition d’une évaluation nationale. Tout postule une vision des apprentissages basée sur une personnalisation fixée par l’évaluation. L’idée d’une évaluation des manques et de leur traitement individuel peut paraître séduisante mais elle est désormais une construction technocratique qui ne se préoccupe en rien de la réalité des apprentissages dans une classe. L’évaluation des compétences des élèves est un outil indispensable à l’organisation des apprentissages mais elle doit être articulée à un ensemble de facteurs. Penser une détermination des activités scolaires par les résultats des évaluations comme le prévoient les traitements automatisés du système voulu par Blanquer est un leurre.
Là encore le discours séducteur et le modèle technocrate cachent une réalité largement plus complexe dont on ne pourra que répéter qu’elle ne peut se résoudre que par l’attribution de moyens et par le développement des compétences professionnelles des enseignants.
On voudrait nous faire croire que l’épidémie a généré des inégalités. En réalité, elle a révélé des inégalités déjà existantes et inscrites dans la structure même du système scolaire. Le paradoxe du discours de Jean-Michel Blanquer est qu’il ne cesse de proclamer la lutte contre les inégalités tout en infléchissant les orientations du système vers une place accrue de la sélection exercée aux dépens de l’égalité. 

Réformes

Pendant que le discours ministériel affiche la volonté d’une réussite de tous, la transformation du système constitue de progresser.

Des nouveaux programmes ont été fixés pendant l’été avec mise en œuvre la rentrée 2020. Ils renforcent l’éducation environnementale et c’est, d’évidence, une nécessité. Nous ne doutons pas qu’au ministère certains puissent la défendre dans ses perspectives éducatives mais il aurait fallu qu’elle soit conçue dans la volonté d’un impact réel sur les enseignements. Au contraire, conçue précipitamment pendant l’été, elle a surtout été l’occasion d’un positionnement politique au lendemain des municipales, joué tellement en catimini que la plupart des enseignants en ignorent les contenus. 

Autre réforme discrète de l’été : l’accès aux fonctions de chef d’établissement pour des personnes qui n’ont aucune expérience pédagogique ou éducative. Le ministère s’appuie sur ses conceptions idéologiques d’une compétence managériale indépendante des compétences spécifiques des métiers d’enseignement. Au vu des conséquences de la loi de transformation de la fonction publique en matière de promotion ou de mobilité, conséquences qui donnent une place accrue à l’avis hiérarchique dans l’évolution de la carrière et le mouvement des enseignants, on peut s’inquiéter que cet avis se constitue hors d’une culture professionnelle dominée par l’expérience pédagogique. 

Par ailleurs, le ministère reste totalement insensible à la détérioration des conditions de travail et feint d’ignorer les conclusions pourtant convergentes d’un ensemble d’études constatant l’augmentation des risques psychosociaux chez les enseignants ainsi que dans les autres catégories de personnel.

Quant à la revalorisation des salaires qui constitue la double nécessité de traiter équitablement les enseignants dont le pouvoir d’achat ne cesse de décroître et de rompre la crise inquiétante du recrutement, elle a été remise aux calendes grecques

 

La réalité de la rentrée 2020 ne sera donc pas si « normale » que cela.
Tout d’abord parce que le ministre s’avère aujourd’hui incapable de rassurer les personnels sur les conditions sanitaires de la rentrée, faisant naître ainsi bien des inquiétudes partagées par les parents et les élèves.
Ensuite parce qu’il n’est pas davantage capable de rassurer les agents ni sur l’avenir du service public d’éducation et cela qu’il s’agisse de leurs intérêts particuliers, ceux notamment liés aux règles qui guident leur promotion et leur mouvement, ni sur le sens même de leur activité professionnelle, ni sur les conditions dans lesquelles ils l’exercent

 La crise de confiance persiste, plus inquiétante que jamais.

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