Paul DEVIN
Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale, ancien secrétaire général du SNPI-FSU, président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 20 juil. 2019

La souffrance des élèves : un nouveau marché pour charlatans?

Les faiseurs de miracle seront toujours prêts à vendre leurs recettes à l'école et ce particulièrement pour promettre la résolution rapide et efficace des questions les plus complexes. L'école devra désormais apprendre à se méfier des charlatans.

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Un débat du Festival international de journalisme 2019 de Couthures-sur-Garonne posait la question d’une école prétextant les nécessités de l’apprentissage pour négliger la souffrance des élèves : « Faut-il continuer à souffrir pour apprendre ? ».

Face à la complexité de la question des violences en milieu scolaire, la difficulté est grande de satisfaire une forte demande sociale de lutte efficace contre le harcèlement et les violences scolaires. Le sujet est objet de tensions récurrentes, la difficulté à mener cette lutte pouvant parfois être considérée comme révélatrice de l’incurie enseignante. La représentation de la réalité scolaire s’est fabriquée sur le traitement médiatique de faits divers graves mais peu révélateurs du quotidien des écoles, collèges et lycées. Les difficultés économiques et sociales croissantes exacerbent les tensions des parents avec l’école. Quant à la formation des enseignants, malgré une attention nouvelle à ces questions, elle reste encore largement insuffisante.
En bref, nous sommes loin de réunir les conditions idéales pour les réponses les plus adaptées. Tout cela forme un contexte de pression parfait pour que des organismes privés offrent leurs bons soins et fasse miroiter le leurre d’un traitement rapide du problème. 

L’exemple de Chagrin scolaire
C’est le cas de Chagrin scolaire, dont la fondatrice, Emmanuelle Piquet, était justement présente au débat de Couthures. Chagrin scolaire est un programme créé par une société privée[1] qui offre ses services de « thérapie brève » pour les élèves et d’accompagnement pour les équipes enseignantes. Notons au passage que Chagrin scolaire est souvent abusivement présenté comme une association. De même que le CRISS, Centre de recherches sur l’Interaction et la Souffrance scolaire, dirigé par la même Emmanuelle Piquet qui n’a rien d’un organisme de recherches scientifiques mais lui aussi est une entreprise[2]
Tout cela, malgré l’ambiguïté entretenue, est donc bien une activité à but lucratif.

Le programme Chagrin scolaire engage le travail avec une école ou un établissement scolaire pour trois ans et pour la somme de 9000€ qui finance 4 heures d’intervention par mois et la supervision du projet. 
L’offre est évidemment présentée sous son meilleur jour y compris en insistant sur son lien avec une formation universitaire mise en œuvre par l’Université de Bourgogne … mais les témoignages enseignants laissent sceptiques.
Tout d’abord par l’affirmation d’un principe général d’autodéfense : « apprendre à l’enfant à se défendre lui-même », répondre à l’injure par l’injure, devenir agresseur pour ne plus être agressé. On peut admettre que la nature des réponses à apporter à des élèves harcelés puisse être objet de débats, que leur victimation puisse être considérée comme un obstacle à leur capacité à surmonter les épreuves mais cela justifie difficilement les réponses faites par Chagrin d’École. Car pour Chagrin d'Ecole, il ne s’agit pas seulement d’inciter au « boomerang verbal », cela va parfois jusqu’à considérer que « les flèches de résistance » permettent d’inciter les élèves à organiser des réponses physiques. Quelle ne sera pas la stupeur de parents découvrant que, suite à une consultation, il a été conseillé à leur fille d’organiser une « baston » en cours de récréation. D’autres témoignages de parents révèlent leur étonnement, voire leur inquiétude face aux comportements préconisés pour leur enfant. Des enseignants témoignent de leur malaise, s’inquiètent des propos tenus aux élèves d’autant que l’habileté communicationnelle de l’intervenant les séduit. Un CPE avait réagi sur le blog d’Okapi (13/11/2018) parce qu’il était conseillé aux enfants de cacher aux adultes les situations dont ils pourraient être victimes pour mieux affuter eux-mêmes leurs propres armes contre les harceleurs.
Nombreux sont ceux qui ont le sentiment que ces intervenants jouent les apprentis sorciers en donnant aux enfants des conseils comportementaux inquiétants voire dangereux. Pourtant tout est fait pour rassurer : les démarches de « Chagrin d’école » sont théorisées comme « une démarche adossée à Palo Alto et à ses nombreux travaux scientifiques. » et les intervenants sont qualifiés de psychopraticiens. Toutes les ficelles de la communication séduisante sont là : l’affichage d’une spécialité professionnelle, la référence à un modèle théorique et l’affirmation d’une caution scientifique. Sauf que la spécialité professionnelle en question ne correspond pas à un titre professionnel et que l’argument parfois utilisé d’un diplôme universitaire « souffrances scolaires » préparé par l’Université de Bourgogne est spécieux : il prétend légitimer l’exercice d’une thérapie mais les objectifs déclarés de ce diplôme n’évoquent nullement la formation à une activité thérapeutique. 

Techniques commerciales
Les stratégies commerciales de ces intervenants en milieu scolaire témoignent de ce que produit l’insuffisance de contrôle en la matière. Comment a-t-on pu permettre l’usage d’une thérapie en milieu scolaire par une personne qui ne dispose d’aucun titre professionnel ? Cela pose gravement la question des garanties que l’institution scolaire doit offrir aux familles.
Mais, au-delà, cela témoigne de ce que produira l’ouverture de l’école aux marchés privés qui ne manqueront pas de se saisir des problématiques les plus vives pour vendre des solutions. Et tout cela au mépris des principes déontologiques les plus élémentaires. 
Ainsi, en Bourgogne, l’offre privée Chagrin d’école est démarchée par une enseignante de l’ESPE qui en fait proposition aux écoles !  Et une fois installée dans l’école pour trois ans, la tentation sera grande pour une société a but lucratif d’offrir ses services de consultation aux enseignants, parents et enfants (60€ à Macon mais 80€ à Paris… on sait ajuster l’offre à la demande ! ). Tout cela heurte l’éthique de la fonction publique et contrevient à l’obligation de neutralité commerciale.
Une école totalement ouverte au marché n’aura plus de limites en la matière : le professeur d’ESPE pourra être en parallèle un autoentrepreneur qui vend à ses étudiants de la formation complémentaire, l’entreprise privée qui intervient dans une école pour un service utilisera cette mise en relation avec les élèves ou leur famille pour leur proposer une prestation supplémentaire payante.    

L’école du bonheur sera celle des charlatans
Ce qui fait la difficulté majeure du projet éducatif, c’est qu’au-delà des intentions prêtées à l’action, elle se heurte à la complexité des personnes, des situations, des contextes. La violence scolaire n’est pas une réalité univoque. On pourra toujours avoir la certitude d’une solution, qu’elle soit idéologique en prônant le retour à une discipline plus ferme, qu’elle soit méthodologique en assurant disposer d’une procédure efficace, … Il n’empêche que la réalité sera toujours incertaine, à la fois liée à la singularité des personnes et aux tensions nées des inégalités sociales et des injustices qu'elles créent.
Bien sûr il faut davantage sensibiliser les enseignants aux questions de harcèlement, bien sûr il faut les former à mieux y répondre mais l’institution a parfaitement les moyens de le faire pour peu qu’elle ait la volonté politique d’y parvenir et donc d’investir à la hauteur de ce qui est nécessaire. Mais le diktat libéral de la réduction de la dépense publique préfère se contenter de quelques expériences médiatisées qui rassurent en créant l’illusion d’une détermination d’action. Dans cette ouverture de l’école à l’innovation viennent s’engouffrer bon nombre de marchands d’offres pédagogiques, de charlatans toujours prêts à nous assurer de leur capacité à produire l’école du bonheur et à régler les problèmes de nos quotidiens professionnels. Et ce aux dépens des élèves!

[1]Emmanuelle Piquet Conseil - Siret : 50763318800010

[2]Même Siret que Emmanuelle Piquet Conseil

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