La fin des lycées professionnels?

Formation professionnelle : les projets de régionalisation de Fillon annoncent-t-ils la fin des lycées professionnels ?

François Fillon a annoncé sa volonté de transférer la formation professionnelle aux régions et aux branches professionnelles. Jusque-là, la plupart des discours se limitaient à vouloir une recomposition des compétences entre État et Région. Une étape nouvelle est franchie par François Fillon.

Les leurres de l’apprentissage

Fillon annonce qu’il veut faire de l’apprentissage, la « voie royale vers l’emploi ». Les discours sont suffisamment clairs chez les élus de région pour comprendre que le premier effet de la régionalisation de l’enseignement professionnel serait le développement de l’apprentissage.

Le sens commun donne bien des vertus à l’apprentissage, la réalité est autre.

L’apprentissage résoudrait par une expérience directe de la pratique professionnelle les problèmes liés à la faible motivation scolaire des élèves de lycée professionnel et garantirait une meilleure réussite. 
FAUX : La réussite aux examens n’est pas meilleure chez les apprentis. Elle est même inférieure pour certains examens (BP, BTS).

L’apprentissage serait un moyen de lutter contre le décrochage
FAUX : Le décrochage est plus élevé en apprentissage qu’en lycée professionnel. Déjà parce que, à la différence du lycée professionnel, le décrochage n’est pas essentiellement du fait du jeune : il peut être produit par la rupture du contrat à l’initiative de l’employeur. Mais aussi parce que personne n’est chargé d’un accompagnement spécifique dans ces situations. La rupture de contrat concerne 27% des contrats et peut aller jusqu’à près de 40% dans certains secteurs. Le projet de François Fillon étant d’aligner le droit du travail des apprentis sur celui des salariés, on peut douter que cela puisse réduire les ruptures !

L’apprentissage permet de rationaliser les coûts : 
FAUX : l’investissement public pour un lycéen coûte les deux tiers de celui pour un apprenti. Il y a donc un vrai paradoxe à faire le choix de l’apprentissage dans un période où la quasi-totalité des projets politiques visent la réduction des dépenses publiques !

La régionalisation pour soumettre la formation aux demandes des entreprises

Le projet de Fillon ne se limite pas au transfert de l’enseignement professionnel aux régions. Il en soumet l’organisation aux branches professionnelles. La logique est exprimée clairement dans son projet : pouvoir « adapter plus rapidement le système de formation aux débouchés professionnels » et « proposer des formations en meilleur adéquation avec les besoins économiques locaux ». Cela permettra, à son sens, une meilleure attractivité pour les élèves. Ce serait présumer que l’attractivité d’une formation serait essentiellement déterminée par l’employabilité. C’est loin d’être aussi simple, tous les acteurs de l’orientation le savent.
On pourrait être séduit par l’idée d’une formation mieux articulée avec les emplois, qui offrirait une meilleure garantie contre le chômage post-diplôme. Mais en réalité, l’enjeu des volontés de Fillon n’est pas là. Ce que veut Fillon, c’est la fin des diplômes. Son plan Objectif plein emploi le formule clairement : « Mettre fin au culte exclusif du diplôme pour privilégier de plus en plus l’acquisition de compétences professionnelles certifiées. ». Ce n’est donc pas tant au futur emploi du jeune que ce destine cette adaptation de la formation à la demande qu’à la recherche d’une adaptabilité totale des travailleurs aux besoins fluctuants des entreprises. La mobilité dans son acception la plus désavantageuse pour l’employé.

Dans cette formation où les branches professionnelles feront la loi et détermineront des modules correspondant à leurs besoins immédiats, quelle sera la place de la formation générale ? Que devient l’ambition de toute école démocratique à transmettre au citoyen la culture commune nécessaire à l’exercice de ses droits et à la compréhension de ses devoirs ?  Là aussi Fillon répond dans son plan Objectif plein emploi : « Permettre aux apprentis de passer plus de temps en entreprise en révisant le socle de leur matière théorique pour à la fois le réduire et l’adapter aux métiers qu’ils apprennent ». La formation du citoyen adaptée au métier appris, c’est-à-dire le renoncement à la culture commune ! Comme si cela allait de soi qu’un patron puisse conduire la formation émancipatrice de ses salariés ! 

De tels projets font apparaître plus crûment encore l’erreur de ne pas avoir conduit pendant la mandature Hollande, un véritable projet pour la formation professionnelle. La volonté de faire de la démocratisation de la réussite scolaire la priorité absolue du service public d’éducation avait-elle le droit d’oublier la voie professionnelle ? A défaut, les projets de Fillon vont pouvoir se fonder sur les immenses difficultés que rencontrent aujourd'hui les lycées professionnels, abandonnés des projets politiques. Il lui sera plus facile de faire croire aux vertus d'une réforme radicale. Son prix sera le renoncement, pour les élèves des lycées professionnels, à la construction d'une culture commune pour ne leur réserver que le minimum de compétences dont l'entreprise a besoin. L'école de la république renoncerait, pour une part de ses élèves, généralement issus de milieux populaires, à ses ambitions démocratiques pour les livrer aux seuls impératifs de la rentabilité des entreprises. 

 

Sources des données

  • CNEFOP, Rapport apprentissage, janvier 2015
  •  DEPP, RRS 2015
  • Rapport IGAS N°2014-161R/IGAENR N°2015-051/IGEN N°2015-051

 

twitter : @pauldevin59

 

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