Bonnets d'âne pour les enseignants : un titre injuste, infondé et inutile...

Le Parisien attribue un bonnet d'âne à des enseignants qui témoignent de leurs difficultés et demandent à être mieux formés.... Quel paradoxe que notre société fustige les enseignants plutôt que de soutenir leur volonté à mieux faire réussir leurs élèves.

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Notre société n’a plus de sollicitude pour ses professeurs. Le Parisien les coiffe d’un bonnet d’âne à sa une et annonce qu’une « étude révèle que nos enseignants remportent la palme de la mauvaise gestion de classe ».

Que dit l’enquête ?
Il faut tout d’abord rappeler que l’enquête ne révèle pas la réalité des classes françaises par une observation mais qu’elle est basée sur ce que les enseignants disent eux-mêmes de leur métier, de leurs aspirations et de leurs difficultés.
Et que disent-ils ?
Tout d’abord leur engagement et leur implication dans leur métier. Cela aurait aussi pu faire un titre : « les profs français davantage impliqués dans leur métier que la moyenne : tableau d’honneur ! ». Mais c’est probablement moins vendeur que le bonnet d’âne.
Ensuite, ils disent leur sentiment d’être insuffisamment formés et tout particulièrement sur les questions de « gestion de classe ». D’où leur inquiétude de devoir consacrer un temps de plus en plus long à maintenir le calme aux dépens des apprentissages et cela tout particulièrement dans les collèges les plus défavorisés.
Enfin, ils disent combien ils se sentent insuffisamment accompagnés lorsqu’ils débutent dans le métier et que, de surcroit, ils se retrouvent face à des classes difficiles…

Quid de la responsabilité politique ?
Difficile de comprendre comment ce constat de l'investissement insuffisant de notre politique éducative dans la formation des enseignants puisse se retourner contre eux, au point qu’on les coiffe d’un bonnet d’âne ! Car depuis longtemps l’enquête Talis, parmi d’autres, a alerté sur cette insuffisance de formation. Celle de 2013 montrait que la demande de formation s’inscrivait dans la forte corrélation qui existe entre la satisfaction professionnelle et l’efficacité personnelle. En d’autres termes, c’est parce que les enseignants aspirent à la réussite de leurs élèves et savent qu’elle est liée à leurs compétences professionnelles qu’ils veulent être formés. Cela mériterait autre chose qu’un bonnet d’âne…
Une condition reste nécessaire pour que les enseignants puissent réinvestir toute leur activité professionnelle au service de la démocratisation des apprentissages : le développement de la formation initiale et continue. C’est bien sûr la question des moyens qui doivent y être consacrés, qu'on décide de mettre en oeuvre parce que la formation des enseignants est perçue comme un investissement indispensable. Mais cela ne suffira pas... Car ce que demandent les enseignants, c’est aussi que cette formation réponde mieux à leurs demandes, prenne mieux en compte la réalité des pratiques et surtout qu’elle ne confonde pas la formation professionnelle et l’explicitation des mesures ministérielles. Car la formation est aujourd’hui envahie par les actions destinées à favoriser la mise en place des réformes. C’est une grave erreur. D’abord parce que cette confusion décrédibilise la formation : que penser en effet d’une formation où la teneur des discours ne reposera plus sur l’expertise mais sur la propagande et qui, de fait, fera varier ses vérités en fonction des alternances ministérielles. Mais plus grave encore, une telle formation ne produit que des effets superficiels, tant dans les adhésions que dans les refus qu’elles suscitent. Les formations sur la réforme du collège ont été le cadre le moins favorable qui soit à une légitime interrogation des articulations nécessaires entre les disciplines pour qu’elles permettent la construction d’une culture commune. 
Au-delà de la recherche d'un titre accrocheur, Le Parisien est-il conscient de sa responsabilité quand il contribue à décrédibiliser les enseignants plutôt que de contribuer à la prise de conscience collective que l'éducation doit devenir l'objet d'un investissement. Puisque les enseignants affirment leur volonté de consacrer leur activité à la réussite des élèves, c'est la société entière qui devrait porter leur demande d'une meilleure formation capable de les aider à dépasser les contradictions, les fragilités, les difficultés qui freinent parfois la démocratisation de savoirs. Et c'est haut et fort que nous devrions le redire parce que, jusque là, la détermination politique manque cruellement. 

 

 

 

Textes de Paul Devin sur l'école et l'éducation
https://pauldevin.com

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