En annonçant, lors de la présentation des programmes 2016, le retour à la dictée quotidienne, Najat Vallaud-Belkacem a pris la suite de nombreux de ses prédécesseurs qui se sont saisi de l’orthographe pour en faire le signe de leur attachement aux apprentissages fondamentaux. Quitte à tordre le cou au principe même des programmes qui est de définir les contenus d’enseignement et non de fixer des organisations didactiques ou des méthodes pédagogiques. Là aussi, elle est loin d’être la première.

Le discours ministériel versus les programmes

Les programmes 2016 définissent les compétences attendues en fin de cycle et proposent des exemples de situations d’apprentissage et des repères de progressivité. Dans le domaine de l’orthographe, le conseil d’une activité orthographique fréquente est donné. Voilà, le cadre est fixé : chaque enseignant dispose des éléments qui vont lui permettre de concevoir la programmation de ses activités pédagogiques et l’organisation de chacune de ses séances. Et comme l’orthographe ne s’apprend pas essentiellement par la dictée, contrairement à ce que pourrait laisser croire le sens commun, les programmes recommandent des « activités diverses dont des dictées ». Derrière une telle proposition, il y a la conscience de toute la complexité didactique de l’enseignement de l’orthographe. Il y a aussi la conscience que l’enjeu fondamental est la maîtrise de la langue, c’est à dire la compétence à s’exprimer oralement, à produire des écrits, à comprendre les textes lus et à disposer d’une culture littéraire.

Pourquoi une ministre pense-t-elle nécessaire de renoncer à cette dimension complexe pour formuler la prescription très réductrice d’une dictée quotidienne ?  

N'oublions pas l'histoire des disciplines

Toute l’histoire scolaire est parsemée de tensions entre une demande sociale obsédée par l’orthographe et la défense d’une ambition de maîtrise de la langue et de développement de la culture littéraire. Le débat n’est pas nouveau : après 1870, sous l’impulsion de Ferdinand Buisson, des grammairiens dénoncent la place exorbitante la dictée. « L’orthographe est devenue le tyran de l’école » disait le linguiste Michel Bréal, conseiller du ministre Jules Simon. Dans un congrès des inspecteurs primaires en 1880, Jules Ferry lui-même recommande qu’on réduise la part excessive de l’orthographe. À ceux qui voudraient se replonger dans l’histoire de ces tensions culturelles, je ne peux que conseiller les ouvrages d’André Chervel qui a passé une bonne partie de sa vie à étudier ces questions et montré comment l’obsession orthographique avait perverti l’enseignement de la grammaire.

La juste place de l'orthographe

Que les choses soient claires. Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à la compétence orthographique mais de lui donner sa juste place, celle d’un outil nécessaire mais qui ne doit pas prendre le pas sur les finalités essentielles. Les programmes 2016 ont été écrits dans cette perspective. Il est dommage que la ministre de l’éducation nationale ait fait le choix, par stratégie de communication, de brouiller ce qui aurait dû être le message essentiel : dire le travail quotidien et complexe des enseignants pour y parvenir plutôt que de laisser croire qu’une dictée quotidienne serait l’instrument essentiel de l’ambition scolaire en matière de maîtrise de la langue.    

On peut regretter qu'au lieu de cela, elle ait contribué à réduire l'enseignement de la langue à la question orthographique et réduit l'enseignement de l'orthographe à une de ses formes, loin d'être reconnue comme la plus efficace, la dictée. 

Dommage aussi qu'en ayant tant insisté sur la quotidienneté, elle ait contribué à faire croire que l'enjeu de la réussite des apprentissages se limite à la répétition alors qu'il est largement détérminé par la compétence didactique des enseignants. En ces temps où la formation continue a été réduite à une peau de chagrin... faut-il que nous devions nous contenter de la capacité à répéter comme ambition première pour la qualité professionnelle des enseignants!

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Tous les commentaires

Vous avez raison sur le fonds, mais vous devriez faire quelques dictées ou vous relire.