Quand le marché s’intéresse à la continuité pédagogique...

La nature exceptionnelle de la situation créée par l’épidémie doit-elle nous conduire à oublier toute règle de protection numérique et à permettre d’offrir les données concernant nos élèves aux commerces de toute nature ?

Les enseignants se sont fortement mobilisés pour assurer la continuité pédagogique.
Du côté de l’institution, elle fut tout d’abord un objet de communication ministérielle : l’affirmation de notre capacité à assurer la connexion simultanée de 6 millions d’élèves[1]. La réalité s’avérera moins idéale : dès l’annonce de la fermeture des écoles, des ENT[2] sont devenues rapidement inaccessibles et les difficultés de connexion restent récurrentes. La situation s’améliorera peut-être progressivement mais elle restera fragile puisque les sollicitations sont exceptionnellement fortes et l’équipement largement insuffisant.
Par ailleurs, la continuité pédagogique continuera à se heurter aux inégalités d’accès qu’elles soient sociales (inégalités d’équipement des familles, inégalités des conditions d’usage) ou territoriales (débits très faibles dans certains territoires).
Pressés entre l’insistance du discours ministériel et la faiblesse des outils institutionnels, les enseignants ont parfois fait feu de tout bois en proposant des solutions alternatives aux dispositifs institutionnels sans se préoccuper d’autre chose que de leur efficacité… Et tout cela sous couvert d’un étrange silence de notre ministère, pourtant habituellement si prompt à donner maintes consignes !

Les startups edtech aux aguets…

Nombreuses sont les startups edtech [3] qui vont chercher à profiter de la situation épidémique pour organiser un exceptionnel terrain d’expérimentation, capable de préparer leur développement commercial sous les atours d’une prétendue démocratisation de l’accès aux savoirs. Certaines startups n’ont aucune hésitation pour le faire en jouant la publicité concurrentielle en vantant les mérites de leurs solutions face à « l’échec des ENT[4] ».
Educapital, qui est un fonds destiné à soutenir les investissements dans les start-ups de l’éducation, affirme depuis le début de l’épidémie que vu les difficultés des services publics à assurer la continuité pédagogique, il aurait fallu décider d’investir davantage dans les edtechs. Ce discours libéral est bien connu qui affirme à la fois les insuffisances de l’État et la volonté de réduire la dépense publique.
On peut déjà se demander si les plateformes privées auraient été capable d’assumer des montées en charges aussi fortes que celles qu’ont connues les ENT. Mais la question de fond n’est pas là mais dans le fait que le déport des responsabilités de l’Éducation nationale sur des initiatives privées soumises aux principes du marché renforcera grandement les inégalités.
Or, la situation actuelle montre bien ces inégalités. Les conditions de la continuité ne sont pas les mêmes partout ! On imagine aisément les difficultés pour une famille nombreuse disposant d’un espace de vie restreint et peu équipée matériellement. A cela s’ajoutent les difficultés d’accompagnement liées à l’éloignement de la culture scolaire et la qualité des plus inégales des contenus dont certains imaginent que la motivation constitue le seul enjeu de l’organisation d’une situation d’apprentissage.   
En proposant aux élèves d’accéder à des produits gratuits (certains jouent même l’image d’une générosité de mise à disposition liée à la situation), nous contribuons à renforcer les inégalités puisque nous installons un marché de l’aide scolaire numérique qui ne bénéficiera pas aux classes sociales les plus défavorisées. Or nous savons, par l’expérience des pays plus libéraux que nous, que de telles évolutions sont loin de porter les investissements publics nécessaires pour l’école.
Quel paradoxe que de vouloir développer une continuité qui, à terme, constituera le ferment d’inégalités accrues ?

Livrer nos élèves au marché ?

A moins d’être totalement naïf, il serait difficile de ne pas percevoir que cette nouvelle économie ne se limite pas à des enjeux éducatifs. Les élèves ont toujours représenté un marché tentateur. C’est pourquoi l’obligation de neutralité commerciale des fonctionnaires cherchait à les protéger.
Le plus étonnant est que des enseignants emboîtent le pas de ces marchands sans aucune distance critique. Sont-ils conscients des conséquences ?
Ils proposent des outils privés comme, par exemple, le logiciel de discussion en ligne Discord, plutôt utilisé d’habitude par les joueurs vidéo. Sont-ils conscients qu’une telle plateforme ne respecte en rien les principes édictés par le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et qu’en se connectant avec leurs élèves, ils permettent la constitution de fichiers qui seront vendus à des entreprises commerciales ?
Juridiquement, c’est déjà un problème qu’un fonctionnaire de l’État permette la diffusion de données concernant des mineurs ! Il faut rappeler que la réglementation exige l’accord parental jusqu’à 15 ans et que cet accord parental, bien sûr, doit être éclairé pour correspondre à un véritable consentement.
Éthiquement, l’enseignant qui agit ainsi est-il conscient que nous n’avons pas la moindre idée des produits qui seront proposés, voire de contenus idéologiques qui pourraient être diffusés par les voies du commerce en ligne.

Vous doutez ?
Vous pensez que ce discours joue le jeu de la dramatisation ?
Allez voir les CGU[5] de Discord … Continuerez-vous en toute conscience à utiliser un outil dont vous consentez que tout ce qui sera mis en ligne sur Discord devienne sa propriété pour qu’il puisse l’utiliser à des fins commerciales ?

 

 

[1] Les Échos, 26 février 2020

[2] Environnement numérique de travail : ensemble de services numériques permettant la relation entre élèves, enseignants et parents. Dans beaucoup d’établissements, cet ensemble de services est assuré par le logiciel Pronote.

[3] Edtech : Startups utilisant des innovations technologiques pour développer des services dédiés à l’éducation, l’enseignement, la formation

[4] Voir par exemple SchoolMouv qui organise sa publicité sur « l’échec des ENT »

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