Christine Renon: un an déjà mais toujours le même épuisement

Un an après le suicide de Christine Renon, les conditions d'un retour de la confiance ne sont pas revenues... Faudra-t-il encore continuer à entendre, jour après jour, l'expression de la perte de confiance et même peut-être apprendre par un petit matin, à nouveau, le suicide d’une « directrice épuisée » ?

« Aujourd’hui samedi, je me suis réveillée épuisée après seulement trois semaines de rentrée ». C’est ainsi que commençait la lettre que Christine Renon adressait à ses collègues directeurs et directrices alors qu’elle avait décidé de mettre fin à ses jours. Dans cette lettre qui décrivait les raisons de cet épuisement, elle affirmait avoir perdu confiance dans l’institution et ne plus la croire capable de lui apporter soutien et protection.

Parfois, dans les jours et les semaines qui ont suivi son suicide, nous avons cru que son terrible geste allait éveiller une attention nouvelle. Mais un an plus tard, force est de constater que rien n’a changé. Nombreux sont ceux qui disent aujourd’hui, après trois semaines de rentrée, se sentir déjà épuisés. Certains pourraient vouloir le justifier par la situation exceptionnelle que nous connaissons mais, en réalité, nous savons tous que les questions de fond subsistent.

Ainsi, rien n’a changé sur ce que Christine Renon appelait « les petits riens » … cette manière de cumuler des demandes, des consignes, des injonctions qui prises isolément ne sont effectivement pas des tâches insurmontables mais dont personne ne se préoccupe de mesurer ce qu’en représente le cumul. Comment peut-on encore penser pouvoir gérer une activité humaine sans que ne soit jamais estimé le temps nécessaire pour répondre aux demandes faites, sans que ne soient dégagées clairement des priorités pour que tout ne puisse être exigible comme une urgence ?

Rien n’a changé sur l’insuffisance des moyens dont Christine Renon décrivait les effets quand des enseignants manquent à la veille de la rentrée, quand l’organisation doit être maintes fois repensée pour s’adapter à une gestion tendue des moyens humains, quand il faut en plus de son travail assurer celui de ceux qui, absents, ne sont pas remplacés et quand se multiplient les demandes administratives auprès de directrices et directeurs qui disposent de moyens humains largement insuffisants pour les seconder dans cette tâche.

Rien n’a changé dans une institution où faire la preuve qu’on a mis en œuvre les dispositifs demandés est devenu plus important que de s’assurer qu’ils concourent aux finalités éducatives. Avec cette pointe d’ironie avec laquelle, l’air de rien, elle disait des choses essentielles, Christine Renon s’interrogeait, dans sa lettre, à propos de l’organisation d’aides apportées aux élèves sur la pause méridienne : « cela peut-il les faire progresser quant au pire ils ont faim, au mieux ils digèrent ? »

Rien n’a changé. L’essentiel de ce qu’il faudrait interroger, remettre en cause et transformer est resté immuable.

Tout d’abord la question des moyens.

Si nous voulons que l’école puisse assumer les missions qui lui sont confiées, il faut lui en donner les moyens. Les fantasmes technocratiques de rationalisation des organisations et du travail nous font croire qu’ils permettent de gagner en efficience tout en réduisant les moyens. La réalité est tout autre : celle d’une lente détérioration qui multiplie les risques psychosociaux pour les personnels et creuse les écarts pour les élèves. Alors évidemment, on peut toujours tenter de faire croire que l’échec des élèves viendrait des choix méthodologiques des enseignants pour leur apprendre à lire !

Le véritable courage politique n’est pas la réduction fiscale permanente et la diminution des dépenses de l’État mais la volonté de construire le consentement citoyen à l’impôt par la qualité des services publics et l’égalité qu’elle génère. Et que cette volonté vienne briser le scandale inégalitaire qui fait qu’aujourd’hui les territoires les plus pauvres sont ceux qui subissent le plus violemment le manque de moyens !
En résumé : si nous voulons une école capable de faire réussir tous ses élèves, il faut en assumer le coût.

Ensuite la question des discours.

Comment prétendre soutenir les enseignantes et les enseignants quand le discours institutionnel nie leurs difficultés ? Quand on assure devant les médias que « la rentrée sera normale », que « tout est prêt » alors que la confrontation la plus minimale à la réalité de cette rentrée nous plonge dans la complexité, la difficulté, l’incertitude, le manque de moyens ?… Comment l’institution pourrait-elle susciter la confiance des personnels quand elle privilégie la rhétorique politique à la prise en compte de leurs difficultés réelles?

Enfin la question des finalités et du sens du travail.

Nous avons progressivement laissé se confondre la responsabilité des représentants de la nation à construire une politique éducative avec la volonté fluctuante des ministres à dicter les pratiques professionnelles au mépris de la reconnaissance de l’expertise des professeurs. Les finalités sont devenues confuses.

Or, quand on est surchargé de tâches, qu’on court à l’épuisement, il reste un appui essentiel, ce sont les certitudes qu’on peut avoir sur le sens de son travail. Elles se fondent sur la clarté et la permanence des finalités, sur la reconnaissance de la compétence professionnelle et le respect pour l’engagement des enseignantes et des enseignants.

La clarté et la permanence des finalités, au lieu de se fonder durablement sur les perspectives des valeurs républicaines et démocratiques, se fragilise par d’incessantes fluctuations au gré des volontés ministérielles et des stratégies managériales.

La reconnaissance des compétences professionnelles fait progressivement place à une prescription méthodologique injonctive. Au professeur, libre de sa pédagogie et intellectuellement responsable de ses choix, on est en train de préférer l’exécutant de protocoles.

Quant au respect de l’engagement, il ne peut se contenter de l’expression formelle de remerciements par des vidéos ministérielles ou des tweets de son supérieur hiérarchique. Il demande que s’engage une transformation profonde des cultures professionnelles, notamment celles de l’encadrement, pour que ne soit jamais oublié que les institutions humaines sont incarnées par la réalité des vies de chacune et chacun, dans leurs réussites comme dans leurs difficultés, dans leurs enthousiasmes comme dans leurs souffrances.

Et cela demanderait de renouer en profondeur avec les valeurs de la fraternité, de la coopération, de l’aide… Hélas, quand bien même la volonté des personnes tente avec conviction d’orienter ainsi leur travail, qu’ils ou elles soient enseignants, directeurs ou inspecteurs, le fonctionnement de l’institution est tel que, bien souvent, au mieux elle ne s’en aperçoit pas et qu’au pire elle s’en méfie.

Une enquête récente[1] révélait que désormais 86% des enseignants n’avaient plus confiance dans le système. Jamais aucune enquête n’avait témoigné d’une telle perte de confiance.

La réalité crue d’un tel chiffre aura-t-elle cette fois-ci un impact ?

Ou faudra-t-il encore continuer à entendre, jour après jour, l'expression de la perte de confiance et même peut-être apprendre par un petit matin, à nouveau, le suicide d’une « directrice épuisée » ?

 

[1] Institut CMC, 23 juin-15 août 2020

 

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