La dualité entre le laxisme pédagogique et le conservatisme républicain est une invention de polémistes qui ne permet en rien de comprendre les enjeux des débats de politique scolaire, parce qu’elle les enferme dans leurs extrémités idéologiques sans être aucunement capable de rendre compte de l’immense complexité des conceptions enseignantes et de sa conséquence sur les pratiques professionnelles.

La dramatisation outrancière

Mais il y a le degré suprême de cette polémique, celui de la dramatisation maximale, de la caricature, de l'outrance où peu importe la complexité des choses puisqu’il suffira de hurler pour laisser croire à la construction d’une argumentation. Voilà le choix de Carole Barjon, une journaliste de l’Obs. qui publie « Qui sont les assassins de l’école ? » en faisant délibérément le choix de privilégier quelques informations confidentielles et souvent inexactes à une analyse véritablement argumentée.

Carole Barjon se fait-elle la moindre illusion sur les effets de son livre ? Elle n’imagine toute même pas qu’il contribuera à permettre de mieux penser le système scolaire, de mieux en analyser les difficultés, de mieux en construire les évolutions nécessaires ?

Car, si sa critique outrancière des « pédagogistes » ne la conduit pas forcément à prôner les conservatismes les plus archaïques, elle les servira car son ouvrage leur offre l’habituelle rhétorique du constat catastrophiste et de la désignation simpliste de quelques coupables. Le livre publié, le journaliste se retire et il ne reste plus qu’à certains politiques de s’y engouffrer pour vendre l’idée mythifiée d’une école qui résoudra ses inégalités par le port de l’uniforme, le récit d’une histoire nationale ou le choix d’une méthode de lecture syllabique.

Peu importent les victimes collatérales : les élèves tout d’abord qui profiteraient davantage d’une école traversée par des disputes raisonnées que par des querelles outrancières ; les parents ensuite qui, perdant les repères de confiance, deviennent des objets plus faciles pour les charlatans des écoles miraculeuses et des réussites monnayables ; mais aussi les enseignants dont les efforts quotidiens pour chercher les difficiles équilibres nécessaires aux apprentissages sont méprisés.

 

La question de la démocratisation de la réussite scolaire ne peut se circonscrire dans la question du pédagogisme, qu’on le fustige ou qu’on le loue. D’abord parce que la complexité des questions d’apprentissage ne peut être résolue par ces oppositions binaires, par exemple celles où la compétence de lecture de l’élève reposerait sur le choix de l’enseignant entre deux méthodes. La construction complétement artificielle de cette opposition oblige à classer tellement caricaturalement que le mensonge devient nécessaire pour produire une typologie simpliste : ainsi, nous apprenons dans l’article du Point qui présente l’ouvrage de Carole Barjon que Roland Goigoux y est considéré comme le champion de la méthode globale et qu’il est responsable de son maintien en France. Mais le journaliste du Point semble ou veut ignorer que Roland Goigoux vient de publier un rapport où il défend l’apprentissage conjoint du code et de la compréhension et que la méthode globale n’est plus utilisée nulle part en France depuis bien des années !

Refuser le simplisme

La stigmatisation du pédagogisme ne peut en rien aider à résoudre les difficultés de l’école. On peut citer bien des exemples de l’impasse que représente cette dualisation.

Par exemple, je ne crois aucunement dans les vertus naturelles et spontanées de l’activité de l’élève et je suis convaincu que les enseignants qui postulent de cette activité naturelle mettent en grave difficulté les élèves des milieux populaires qui disposent de ressources culturelles peu adaptées à cette spontanéité. Mais pour autant je sais l’importance de l’activité de l’élève et la nécessité qu’elle soit pensée dans le cadre d’une construction pédagogique et didactique.

Je suis attaché aux disciplines et je pense que la mise en cohérence des savoirs ne peut se résoudre dans une interdisciplinarité thématique, comme la réforme du collège a malheureusement choisi de le faire. Mais pour autant je sais que la mise en cohérence des savoirs disciplinaires est indispensable pour permettre l’acquisition d’une culture commune et que la défense des disciplines ne peut se résoudre au cloisonnement.  

J’ai les plus grands doutes sur la pertinence de ce « concept mou » qu’est la bienveillance mais je ne peux nier que la qualité relationnelle et le respect mutuel sont les conditions d’une scolarité réussie.

Je ne crois pas que le numérique engage une rupture de paradigme dans les conceptions éducatives et le considère comme un simple outil mais je ne peux pourtant négliger les effets de cet outil sur l’accès aux savoirs.

Je sais que la question des savoirs est centrale mais je n’ignore pas que cette centralité est vaine si on ne se préoccupe pas de la question didactique et pédagogique de l’apprentissage. Et c’est cela même qui doit constituer le cœur de la formation et des pratiques professionnelles des enseignants. C’est cela qui est de nature à faire progresser l’école.

 Les effets du discours

Par contre l’outrance du discours de Caroline Barjon aura d’autres effets, bien moins bénéfiques aux élèves. Quand bien même ce ne serait pas cela qui constituerait son objectif, nous savons ceux qui attendent d’en engranger les profits : ceux qui exploitent les analyses simplistes des résultats de l’école pour dire l’inefficacité du service public et en réclamer la suppression ; ceux qui crient au scandale de l’illettrisme pour mieux défendre l’élitisme de la réussite ; ceux qui veulent une école de l’entre-soi et prétextent la performance scolaire pour organiser la discrimination sociale ; ceux qui veulent faire croire au désordre de l’école pour mieux imposer leur idéologies.

Ces outrances ne sont pas seulement innaceptables par le manque de rigueur intellectuelle qui caractérise ces positions trop portées par l’exagération pour en rester exigeant, elles sont inquiétantes pour le terreau qu’elles offrent aux pires réactionnaires.

Vous en doutez ? Vous pensez que ces critiques sont salutaires parce qu'elles s'inquiétent des élèves qui ne réussissent pas. Vous ne croyez tout de même pas que tous ceux qui, chez les libéraux, crient au scandale de l’illettrisme sont vraiment inquiets de la réussite scolaire de ceux qui sont discriminés depuis des années par leurs politiques économiques et sociales. 

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