L’enseignant, les livres et la radicalisation.

La dramatisation des réactions politiques et institutionnelles veut confondre les jets de livres avec des autodafés. Mais qui pourrait réellement croire à une radicalisation d'enseignants militants leur ayant fait perdre toute valeur démocratique ?

capture-d-ecran-2020-01-25-a-13-01-25
Aux discours de ceux qui accusent les enseignants protestataires de se radicaliser, le « jet de livres » offre une illustration aisée qui témoignerait d’un égarement nihiliste, d’une radicalisation telle qu’elle conduirait les enseignants au mépris des savoirs et de la culture. Sur les réseaux sociaux, certains y voient le signe d’un basculement vers le fascisme en brandissant le spectre de l’autodafé. Le ministre y a même fait une allusion claire en évoquant ce que « signifie sur le plan historique » le fait de brûler un livre et en condamnant sans nuances ceux qui le pratiquent, considérant qu’ils ne sont plus dignes d’exercer le métier de professeur.

Mais qui joue avec le feu ?
Le ministre nous explique donc que « brûler un livre, dès qu’on a un peu de culture, est quelque chose qui fait mal par l'acte en lui-même et par ce qu'il signifie sur le plan historique.[1] ».
Sur les réseaux sociaux, une photo unique d’un enseignant brûlant un livre a été diffusée… C’est très loin de pouvoir être confondu avec un phénomène généralisé. Car ce qui doit être objectivement constaté, c’est que, justement, ce n’est pas de brûler des livres qui a été choisi par les enseignants pour exprimer leur colère. C’est de les jeter ou de construire des murs avec.
En citant cet acte isolé, sans préciser sa nature unique, dans une émission radio de grande écoute, le ministre ne pouvait que susciter une haine populiste contre les enseignants.  C’est irresponsable et injuste… Car en réalité, si les enseignants ont jeté des manuels scolaires, ce n’est pas parce qu’ils sont devenus des nazillons. C’est juste parce qu’ils n’en peuvent plus du mépris dans lequel ils sont tenus.

Rassurons-nous : les enseignants continuent à aimer les livres !
Si des enseignants ont jeté des livres, ce n’est pas non plus parce qu’une prétendue radicalisation les aurait amenés à les mépriser. Toutes les études sont unanimes : les enseignants continuent à consacrer une grande partie de leur activité culturelle comme de leur budget au livre et à la lecture. Dans un contexte où la lecture des livres décline dans les catégories sociales diplômées, les enseignants font au contraire preuve de pratiques stables[2].  
Par ailleurs, force est de constater que les débats à propos du remplacement des livres par des supports numériques sont loin de témoigner d’un mépris ou d’un renoncement des enseignants aux livres ! Beaucoup d’enseignants questionnent, avec inquiétude, les effets de ce remplacement sur l’organisation même des savoirs et des apprentissages. Au constat sociologique d’un usage culturel privilégié, s’ajoute donc une motivation épistémologique.
Quant au parallèle historique, est-il besoin de commenter longuement pour écarter tout lien sérieux entre ces « jets de livre » et l’autodafé nazi de 1933 ?  ….

 Mais en fait qui jette les livres ?
Jeter les livres, même si cela peut paraître paradoxal, est une nécessité. Chaque année, environ 15% des livres c’est-à-dire près de 30000 tonnes d’ouvrages invendus est mis au pilon, c’est-à-dire aujourd’hui au recyclage[3]. A cela il faut ajouter les ouvrages éliminés par les particuliers ou les bibliothèques. C’est même une activité professionnelle du bibliothécaire que de « désherber », c’est-à-dire d’éliminer des ouvrages. Le respect et la défense des livres ne peuvent se confondre avec la sacralisation de l'objet-livre.
Quant aux manuels scolaires, tous les ans, ce sont des milliers qui sont mis « au pilon » parce qu’usés ou périmés… et c’est justement ceux-là qui ont été empilés devant les portes des rectorats ou jetés par-dessus leurs grilles.
Jeter un livre est donc en réalité un acte commun, ordinaire, fréquent qui n’a rien à voir avec les enjeux des autodafés de l’Inquisition ou du nazisme. Il s’inscrit dans des nécessités de renouvellement et d’évolution des contenus et dans les logiques de la consommation voulues par les économies libérales. 

Paradoxe de la dramatisation
Le paradoxe est que ce ministère qui fustige les enseignants irrespectueux des livres, menace l’activité de production de livres papier de Canopé au profit des seules ressources numériques. Et si les livres scolaires ont aujourd’hui une durée de vie plus courte, ce n’est pas parce que les enseignants les méprisent mais parce que les incessantes transformations des programmes les rendent rapidement obsolètes. Ce qui est donc jeté aujourd’hui devant les rectorats serait de toutes façons partis prochainement au pilon !
Diffuser sur les réseaux sociaux la photo d’une brochure sur les droits de l’homme déchirée parmi les livres jetés en voulant faire croire qu’il y a là le témoignage d’une menace pour les valeurs républicaines est un acte de propagande politique. Mais c’est aussi un acte irresponsable : ce tweet institutionnel a eu pour conséquence un véritable déchainement de haine contre les enseignants traités de nazis, de collabos, d’abrutis, …  Qui pourrait croire que les enseignants, notamment ceux qui militent dans des organisations syndicales qui défendent les droits humains, auraient organisé une « dégradation des droits de l’homme » ?

Nul ne sera donc dupe des intentions de la dramatisation.

 

[1] France Inter, Questions politiques, 19 janvier 2020

[2] Géraldine FARGES, Approche de long terme des pratiques culturelles légitimes des enseignants : stabilité dans une période de changement ? Revue française de sociologie, Centre National de la Recherche Scientifique, 2015, 56 (2)

[3] Syndicat National de l’Edition, Enquête sur les tonnages de livres transportés dans l’édition : retours, pilon et recyclage, décembre 2018

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.