CIY-Education 2017 : supprimer les disciplines!

L’appel à la journée CIY Education 2017 a le mérite de ne pas tourner autour du pot : il propose de « rêver l’éducation » en s’inspirant de la Finlande qui « deviendra bientôt le premier pays à supprimer les matières scolaires ».

L’appel à la journée CIY Education 2017 a le mérite de ne pas tourner autour du pot : il propose de « rêver l’éducation » en s’inspirant de la Finlande qui « deviendra bientôt le premier pays à supprimer les matières scolaires ». Le projet est soutenu par une communauté étudiante (NOISE) qui cherche à porter « des innovations ayant un impact positif sur les sociétés » et porte une philosophie d’action (CIY : Change it yourself) qui vise à révéler et renforcer les potentiels de ses membres à pouvoir agir pour transformer le monde.

Le mythe de savoirs non disciplinaires

Nous l’avons déjà dit à de multiples occasions : il ne fait aucun doute que la finalité de l’éducation, celle qui doit permettre la construction d’une culture commune, nécessite de penser des relations cohérentes entre les savoirs et donc de penser l’interdisciplinarité. La maîtrise d’une discipline ne peut être suffisante pour comprendre le monde et pouvoir y agir comme citoyen libre et responsable. Mais pour autant cela n’implique certainement pas la négation des disciplines qui restent, au contraire, le fondement même de l’interdisciplinarité.

Déjà parce que nos savoirs se sont historiquement construits dans une organisation disciplinaire et que vouloir faire table rase des disciplines nierait la dimension épistémologique de la connaissance.

Ensuite parce que la complexité des savoirs n’en permet pas une maîtrise complète et que si la polyvalence de l’enseignant est défendable pour l’enseignement primaire, elle ne serait pas opérante dans la suite de la scolarité.

Enfin parce que cette volonté de disparition des disciplines ne vise pas tant la cohérence entre les savoirs que le renoncement aux savoirs aujourd’hui enseignés et cela, au profit du développement personnel : l’empathie, la créativité, la coopération, l’innovation, la confiance en soi. Que l’école puisse viser à développer des qualités personnelles ne peut se confondre à en faire une finalité première car que serait la compétence d’un citoyen pour comprendre le monde et y agir de manière responsable si, doté de confiance en soi et désireux de coopération, il ne pouvait exercer un jugement fondé sur la connaissance ?

Sortir d’une vision binaire

La vision binaire dans laquelle on cherche aujourd’hui à enfermer ce débat voudrait opposer une conception conservatrice et élitiste basée sur les disciplines avec une conception progressiste et attentive à tous les élèves, fondée sur l’interdisciplinaire. Ce clivage ne correspond pas à la réalité. La didactique disciplinaire reste le cadre le plus adapté à la prise ne compte des difficultés d’apprentissage et elle n’est pas par principe un cadre conservateur et élitiste. Bien au contraire !  

L’enjeu pour un système scolaire plus égalitaire n’est pas dans la négation des disciplines mais dans la formation des enseignants à permettre la transmission et la construction des savoirs disciplinaires tout en mettant en œuvre les coopérations nécessaires entre les disciplines. Mais un tel enjeu a un coût, celui d’un développement conséquent de la formation des enseignants qu’aucun ministère n’a voulu jusqu’à maintenant engager au-delà de promesses discursives.

Seulement un débat d’idées ?

La volonté de ces étudiants à vouloir favoriser des mutations économiques, sociales et culturelles pourrait procéder d’un enthousiasme louable à militer pour des transformations sociales. On ne peut sans doute pas leur reprocher de vouloir diffuser « l’envie d’enchanter le monde ». Tout juste pourrait-on questionner la naïveté de cet enthousiasme et débattre d’affirmations insuffisamment réfléchies sur la question disciplinaire mais ce serait un leurre que d’y percevoir la seule dynamique d’une communauté étudiante !

Pour soutenir cette initiative, d’autres que des étudiants aimant le débat et l’initiative sont présents : Ashoka et Teach for France usent du fer de lance de l’innovation pour prôner une transformation radicale du service public inscrite dans la volonté d’ouvrir l’école publique au marché économique, notamment sur le plan de la formation des enseignants.

Derrière l’enthousiasme de quelques étudiants, c’est de bien d’autre chose dont il s’agit : les stratégies néo-libérales veulent assujettir le service public d’éducation aux lois du marché et, pour ce faire, il y a bien longtemps qu’elles font chanter les sirènes de l’innovation.

 Paul Devin sur Tweeter : @pauldevin59

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