Paul DEVIN
Syndicaliste, Paul Devin a été inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI-FSU. Il est actuellement le président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 27 janv. 2022

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Du principe de laïcité, des valeurs de la République et de la question sociale

À propos de l’audition au Sénat de la présidente du Conseil supérieur des programmes, sur l’Education morale et civique. Les propos qu’elle tient sur la laïcité laissent craindre que nous franchissions un pas supplémentaire dans les évolutions engagées suite au rapport Obin.

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Souâd Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes, a été auditionnée par une mission d’information sénatoriale sur la culture citoyenne, le 25 janvier dernier.

On perçoit clairement dans ses propos une volonté de transformer l’Éducation morale et civique (EMC) enseignée au collège pour la rendre conforme aux perspectives idéologiques défendues par le ministre Jean-Michel Blanquer. Les propos qu’elle tient sur la laïcité laissent craindre que nous franchissions un pas supplémentaire dans les évolutions engagées suite au rapport Obin.

Elle reproche notamment à l’enseignement actuel de l’EMC de laisser « l’étude des valeurs de la République prendre le pas sur celle de ses principes ». Cela se traduirait par une place donnée de manière trop importante à l’égalité, aux droits, aux discriminations, à la liberté d’expression… en résumé, dit-elle, « une approche sociétale ancrée dans des enjeux contemporains ».

Revenons à ce reproche d’un enseignement accordant davantage d’importance aux valeurs qu’aux principes.
La définition respective des valeurs et des principes n’obéit à aucune vérité absolue. Il ne peut échapper à celui qui parcourt les textes de nos successives constitutions que ces termes ont eu des usages fluctuants. Mais une habituelle distinction veut considérer les valeurs comme un idéal commun et les principes comme leur traduction politique et leur premier degré de mise en norme juridique. Ainsi les principes de la Constitution de 1959 qui affirment « une république indivisible, laïque, démocratique et sociale » s’inscrivent dans « l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ».

Que signifierait alors de s’inquiéter d’une transcendance des valeurs sur les principes ?

Affirmer que la laïcité est un principe, doit-il exclure qu’on l’enseigne en référence à des valeurs ? Si justement nous affirmons que la laïcité est un principe, c’est parce qu’elle ne constitue pas une valeur en soi mais un principe capable de mettre en œuvre les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Et c’est pour qu’il ne puisse être un principe dévoyé qu’il convient d’interroger sans cesse sa capacité à traduire ces valeurs.

La présentation des programmes faite par Souâd Ayada éclaire ses intentions. Passons sur une description des programmes de 2015 qui cherche délibérément à les présenter comme flous, incertains et confus. La gestuelle renforce un discours à la limite du mépris.

Son insistance à dénoncer le lien trop étroit qui existe entre l’enseignement de la laïcité et les questions de discrimination, de diversité et d’égalité est clairement signifiant de sa volonté de revenir à l’enseignement du seul principe d’organisation républicaine. Ce n’est pas la première fois qu’elle exprime la volonté d’un retour « à l’essentiel » qui doit exclure de l’EMC la lutte contre les discriminations ou la promotion de l’égalité filles-garçons[1].

Souâd Ayada en appelle à une instruction qui se limite à transmettre des connaissances historiques et juridiques sans qu’on puisse interroger leurs effets sur la réalité sociale. Il ne s’agit évidemment pas de négliger la part nécessaire des connaissances qui sont les conditions incontournables d’une éducation civique et d’un exercice éclairé de la citoyenneté mais de s’interroger sur les finalités d’une volonté de les séparer des questions sociales.

Cette volonté de départir l’enseignement civique de la question sociale pousse Souâd Ayada jusqu’aux caricatures les plus déformantes. Ainsi quand elle affirme avec insistance et à plusieurs reprises que « le programme insiste sur le fait que les valeurs de la république peuvent entrer en tension et invite les élèves à appréhender cette tension en situation. ». Hormis le fait qu’il n’y a aucune insistance dans les programmes sur ce point, la formulation exacte de l’arrêté de 2015 lui donne un sens tout autre que celui sous-entendu d’une relativisation des valeurs républicaines. Elle propose de faire « comprendre que la liberté et l’égalité peuvent entrer en tension ».  Qui pourrait nier que cette question est essentielle à l’éducation citoyenne ? Qui pourrait feindre de ne pas comprendre que cette tension est une des origines de la nécessité de la loi ?  Qui pourrait ignorer l’existence d’une tension entre liberté et égalité quand elle est un point essentiel du choix politique selon qu’on privilégie le libéralisme économique ou la réduction des inégalités ?

Dans l'enseignement de la laïcité, regrette-t-elle, « l’angle de la liberté de conscience est privilégié ». Mais faut-il rappeler qu’il constitue l’article premier de la loi de 1905 ? Et puisque Souâd Ayada reproche une trop grande proximité dans les enseignements entre cette liberté de conscience et la liberté religieuse, faut-il rappeler aussi que cette proximité est voulue par le même article qui exige que la république garantisse à la fois la liberté de conscience et le libre exercice des cultes.

La stratégie de Souâd Ayada est évidente : convaincre les sénateurs d’un problème qualitatif posé par des programmes déficients qu’il faut réformer et proposer, face à leur incurie, de « dispenser une instruction civique digne de ce nom ».

D’évidence, l’intention est toute autre que celle d’une amélioration pédagogique. C’est celle d’une instrumentalisation idéologique. Et la stratégie est désormais ordinaire de la mener en décrivant la réalité actuelle par une exagération caricaturale qui conduit celle qui préside le Conseil supérieur des programmes à considérer que « l’école est devenue l’ennemie de la République[2] ».

[1] Intervention lors du séminaire "Enseigner la République", Res Publica, 20 janvier 2021
[2] ibidem

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