Teach for France recrute…

Une expérimentation pour préparer la privatisation du recrutement enseignant

Teach for France engage une nouvelle campagne de recrutement. L’association continue à affirmer ses objectifs de lutte contre la pénurie d’enseignants et ce, particulièrement dans les « académies les moins favorisées ». Mais en quoi une association pourrait-elle réussir à combattre la pénurie de recrutement, là où l’État peine à le faire ?

A-t-elle choisi d’accompagner la préparation aux concours ? A-t-elle choisi d’aider matériellement des lauréats pour faciliter leur installation dans les académies déficitaires ?  A-t-elle choisi de peser dans le débat politique pour que les conditions de rémunération et de travail des enseignants soient plus attractives ?  A-t-elle décidé de témoigner par une campagne pour faire découvrir positivement le métier d’enseignant ? 
Non, elle a décidé de favoriser le recrutement de contractuels.

Il serait intéressant de connaître les motivations des 29 contractuels qui les ont conduits à accepter un contrat précaire en Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne, alors qu’ils ne l’auraient pas fait dans le cadre contractuel ordinaire. La plus grande opacité règne sur une éventuelle rémunération supplémentaire accordée par l’association, « bruit » qui n’a jamais été ni infirmé, ni confirmé.

Pour être recruté, ces contractuels doivent adhérer aux valeurs du programme Teach for France. C’est donc un engagement idéologique précis qui vient désormais se substituer aux critères de recrutement des enseignants de l’école publique. 
Quant aux compétences requises, rien qui puisse relever d’une nécessaire maîtrise des contenus disciplinaires mais l’exigence d’un profil comportemental : « courage intellectuel, ouverture d’esprit, esprit critique, goût de transmettre, aptitudes à conduire le changement, humilité. ». On peut se demander en quoi l’humilité constitue une valeur intrinsèque pour transmettre des savoirs et comment elle s’articule avec l’esprit critique, se questionner sur ce qu’est le courage intellectuel ?  On peut aussi constater que l’engagement pour l’égalité qui est pourtant un argument de justification de l’action est absent des critères d’éligibilité. 

Enfin, pour la première fois, l’État accepte de confier l’accompagnement de ces contractuels à des tuteurs qui sont choisis par l’association, ouvrant la brèche d’une délégation de la formation des enseignants publics, à des organismes privés.

 

Le projet, sous les apparences d’un discours généreux pour les élèves de banlieue cache mal ses véritables intentions : privatiser le recrutement et la formation des enseignants des établissements scolaires publics. Tout cela commence par une petite expérimentation, en banlieue, en donnant à l’opération toutes les apparences d’une lutte contre les inégalités. 
Mais en fait, le projet est tout autre. Il entend bien permettre à Teach for France d’être prêt pour le jour où le développement de l’autonomie des établissements confierait aux chefs d’établissement la compétence à recruter. Teach in France pourrait être alors capable de devenir un recruteur garantissant des enseignants profilés sur d’autres critères que ceux de leurs compétences didactiques et pédagogiques.

Paul Devin sur twitter : @pauldevin59

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.