L’école du Grenelle : éducation comportementale et bonheur économique...

Quand un théoricien du macronisme conçoit l’école du XXIème siècle… Le rapport de synthèse du colloque scientifique du 1er décembre 2020, tenu dans le cadre du Grenelle de l’éducation insiste sur la nécessité de valoriser des aptitudes comportementales considérées comme des vecteurs de réussite scolaire et de vie sociale heureuse.

Yann Algan qui coordonne ce rapport n’est pas un pédagogue … mais un économiste. Il a participé à l’élaboration du projet présidentiel d’Emmanuel Macron notamment en coordonnant en 2016 l’ouvrage qui concevait l’État comme une start-up[1]. Il a soutenu son accession au pouvoir[2].
Dans cette synthèse, Algan réaffirme un postulat qu’il avait déjà développé dans un article en 2013[3] puis dans une note de 2018[4] : les résultats des élèves français aux évaluations internationales sont dus à un déficit des compétences socio-comportementales. Il conçoit les politiques publiques comme devant apporter le bien être, ce dernier constituant un facteur essentiel de croissance alors qu’à l’inverse un climat de défiance est nocif aux profits économiques. Un discours particulièrement intéressant pour les politiques néolibérales puisqu’il offre la promesse du bien être à l’écart de toute préoccupation d’égalité. En matière de politique publique d’éducation, une telle vision permet, en outre d’assurer que les résultats des évaluations internationales ne s’expliquent pas par une insuffisance d’investissement budgétaire mais par des comportements inadaptés des enseignants comme des élèves. Le projet éducatif se doit donc de développer les compétences socio-comportementales indispensables au citoyen de l’État start-up…
L’entêtement de Yann Algan à expliquer le problème de l’école par cette analyse comportementale le conduit à s’approprier une sidérante synthèse historique qui prétend brosser trois âges de l’école[5] : un XIXème siècle qu’on nous dit centré sur la préparation au marché du travail, un XXème siècle visant à l’épanouissement de l’individu et un XXIème siècle visant l’éducation à la citoyenneté. Mais qui pourrait aujourd’hui admettre une telle simplification ? Qui pourrait croire que les perspectives centrées sur le marché du travail auraient été abandonnées à l’aube du XXème siècle, quand on sait combien la massification de la scolarisation initiée dans les années 1950 a été guidée par des nécessités de qualification et des besoins d’emploi ? Et qui pourrait croire que les récentes évolutions de l’enseignement professionnel où une place croissante est donnée aux employeurs dans la définition des contenus puisse témoigner d’une totale distanciation entre école et marché du travail. D’autant que la liste des qualités que Yann Algan enjoint à l’école de développer (autodiscipline, autonomie, capacité de l’individu à surmonter les obstacles, attitude positive orientée vers la résolution de problèmes, capacité à travailler en équipe) semble davantage dessiner l’ambition de l’école à former l’employé modèle que le citoyen libre.
Quant à l’affirmation de l’école d’aujourd’hui comme celle de l’ère de la citoyenneté venant succéder à celle de l’épanouissement personnel … la moindre étude des usages lexicaux dans les discours pédagogiques contemporain montrerait que l’idée d’épanouissement personnel y fait encore fortune !

Cette citoyenneté fondée sur l’éducation comportementale est un véritable renoncement, si loin de l’ambition de Jaurès qui considérait, dans sa lettre aux instituteurs et institutrices[6] qu’être citoyen nécessitait de savoir quels droits conférait et quels devoirs imposait la souveraineté de la nation. A cette conception exigeante mais fondée sur l’égalité, Algan propose une toute autre vision où à défaut d’égalité effective, c’est le bien-être qui constituera le bonheur du citoyen.
Face à une réalité d’inégalités croissantes, de difficulté à vivre et à travailler et aux risques sociaux [7]d’une aggravation de cet état, ce qu’Algan appelle la défiance, l’école devrait contribuer à forger une « attitude positive », capable de « surmonter les obstacles » pour une société de confiance.  Ce que Yann Algan semble continuer à vouloir ignorer est que la confiance ne se décrète pas, ne se forge pas du seul slogan. Pourtant il vient d’en avoir la cinglante expérience avec l’échec absolu de la politique blanquérienne qui affirmait pourtant cette confiance comme son vecteur essentiel.
Et à ceux qui doutent encore de la nature du renoncement que le néolibéralisme tente d’opérer en matière de projet scolaire, le rapport offre un bel exemple des mutations de représentations tentées à bas bruit …  On nous explique que « des études […] révèlent que c’est avant tout le niveau de bien-être émotionnel à l’école qui est le facteur déterminant du niveau de satisfaction dans la vie à l’âge adulte. » Et Yann Algan d’en conclure que c’est moins la qualification ou la quantité d’éducation qui importe que l’amélioration du bien-être des élèves qu’il pose comme le levier majeur du progrès du système éducatif.
Que la qualité de la vie scolaire soit une préoccupation nécessaire ne peut se confondre avec un tel renoncement total aux perspectives émancipatrices de l’école.

[1] Yann ALGAN, Thomas CAZENAVE (dir.), L’État en mode start-up, Eyrolles 2016

[2] Pourquoi nous soutenons Emmanuel Macron, appel de quarante économistes, Le Monde, 12 avril 2017

[3] Yann ALGAN, Pierre CAHUC, Andrei SHLEIFER, Teaching Practices and Social Capital, American Economic Journal, vol. 5, n° 3, 2013, pp. 189-210

[4] Yann ALGAN, Élise HUILLERY, Corine PROST, Confiance, coopération et autonomie, pour une école du XXIè siècle , Les notes du conseil d’analyse économique, n° 48, octobre 2018

[5] Yann ALGAN, Rapport de synthèse, Colloque du 1er décembre 2020, p.31

[6] Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et institutrices, La Dépêche, 15 janvier 1888.

[7] Yann ALGAN, Rapport de synthèse, Colloque du 1er décembre 2020p.20

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