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Syndicaliste, Paul Devin a été inspecteur de l'Education nationale et secrétaire général du SNPI-FSU. Il est actuellement le président de l'Institut de Recherches de la FSU
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Billet de blog 29 nov. 2021

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Toujours plus d’inégalités scolaires !

L’enseignement des mathématiques a fortement régressé au lycée, aux dépens des élèves des classes populaires et des filles. Le mépris pour l’égalité réelle est de plus en plus perceptible.

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L’enseignement des mathématiques a fortement régressé au lycée, aux dépens des élèves des classes populaires et des filles. Le mépris pour l’égalité réelle est de plus en plus perceptible

Trois constats des plus inquiétants pour l’enseignement des mathématiques…

  • La réforme du lycée a entraîné, dans les classes de première et terminale générales et technologiques, une baisse de plus de 18% d’heures d’enseignement en mathématiques en 2 ans[1].
  • Le niveau des élèves en mathématiques, tel que révélé par les évaluations internationales et nationales[2], obéit aux constats, généraux pour l’école française, d’une très grande disparité sociale des résultats, corrélée en mathématiques par une inégalité de genre aux dépens des filles. Les résultats en mathématiques des CM1 et 4è (TIMSS 2019) placent la France en bas du classement. Les résultats des CM2 (CEDRE 2019) révèlent une baisse, notamment du fait d’une croissance des élèves ayant les résultats les plus faibles.
  • Faute d’un nombre suffisant de candidats, le niveau de recrutement des professeurs ne cesse de baisser et le nombre de postes non pourvus à l’issue des concours augmente. Et la croissante diminution du pouvoir d’achat des enseignants comme la dégradation de leurs conditions de travail ont de fortes chances de creuser le déficit d’attractivité !

Tout va bien puisque l’esprit de la réforme est sauvegardé !
Face à un tel constat, on se serait attendu à l’expression de quelque doute ministériel mais Jean-Michel Blanquer persiste à nous assurer du bien-fondé de ses réformes. Sans doute faut-il objectivement admettre que les résultats de TIMSS et CEDRE basés sur des mesures faites pendant l’année scolaire 2018-2019 mesurent un enseignement qui n’a été que tardivement marqué par sa politique. Mais ce n’est pas le cas pour la diminution des heures d’enseignement de mathématiques au lycée qui est la conséquence de la réforme engagée par le ministère.
La réforme devait mettre à bas les déterminations sociales et genrées constatées dans l’organisation en séries (ES, L et S en lycée général). Non seulement elle ne l’a pas fait mais elle a creusé encore davantage les inégalités d’accès aux enseignements scientifiques et notamment mathématiques. L’analyse sociologique de la répartition des élèves[3] dans les enseignements optionnels en terminale révèle que l’origine sociale et le genre restent des facteurs déterminants. 64% des élèves de l’option « mathématiques expertes » et 53,1% de ceux de l’option « mathématiques complémentaires » sont issus de classes sociales très favorisées alors que cette catégorie de CSP ne représente que 38% des élèves de terminale. Quant aux filles, elles ne sont que 33% dans l’option « mathématiques expertes ». Les promoteurs de la réforme promettaient le « baccalauréat égalité » qui viendrait à bout de la hiérarchie des filières mais la réalité est tout autre : les inégalités se renforcent[4].
Se creusent aussi des écarts entre les établissements qui n’ont pas tous les moyens de proposer l’ensemble des spécialités ou options. Pour beaucoup d’élèves la liberté promise par le discours ministériel sera compromise par une offre plus réduite dans la réalité que dans la séduisante annonce d’un libre choix total. La diversité de l’offre constituant un facteur attractif, la concentration des catégories sociologiques favorisées sur certains établissements sera d’autant renforcée !

L’appétence comme finalité nouvelle… et inégalitaire
Désormais, la question de l‘égalité a quasiment disparu des discours ministériels et institutionnels au profit de celle de l’appétence de l’élève. Ce qui constitue aujourd’hui l’ambition essentielle du « nouveau lycée », c’est la satisfaction du désir de l‘élève. « Vous faites ce qui vous passionne, car c'est là que vous pourrez apprendre avec plaisir et approfondir le plus. Elle combine le principe de liberté et de plaisir avec celui d’effort et de travail, c’est la philosophie d’arrière-plan de cette réforme. Ce faisant, elle lutte contre les inégalités[5]» . Cette philosophie épicurienne de l’éducation a délibérément décidé d’oublier la question sociale car, ce que la sociologie nous a montré depuis longtemps, c’est que l’appétence de l’élève est le produit d’une construction sociale très largement dépendante de son origine. Pour dire les choses simplement, l’appétence aux mathématiques est, pour une bonne part, une attitude déterminée par la classe sociale d’origine. Il ne suffit donc pas de proclamer le désir de l'élève pour produire l'égalité. C’est d’autant plus vrai que l'appétence n’est pas seulement un désir intellectuel mais aussi une stratégie d’orientation, inscrite dans des pratiques de reproduction destinées à maintenir les avantages de classes sociales privilégiées. Choisir les mathématiques … c’est souvent faire un choix assurant une place future en classe prépa !

Pierre Matthiot, celui qui a inspiré cette réforme ne s’inquiète pas de la baisse de l’enseignement des mathématiques : "L’esprit de la réforme est respecté : mieux vaut des élèves moins nombreux mais dotés d’une appétence pour les maths[6].". Ce n’est donc plus un problème que moins d’élèves fassent des maths tant que ceux qui veulent en faire pourront le faire. Tout cela se justifiant par l’apparente évidence d’une motivation de l’élève : « Mieux vaut moins d’élèves, mais plus motivés », dit le même Pierre Matthiot.
Mais c’est avec un cynisme encore plus cru que le ministre assume les effets discriminatoires de ce diktat de l’appétence sur les parcours des élèves. Il se demande s’il est bien raisonnable de permettre l’accès vers une « section prestigieuse » quand cela « conduit des élèves à suivre des cours sans enthousiasme et parfois avec difficulté[7] ».

Les choses sont dites… renonçant à l’ambition d’un projet émancipateur, capable de motiver en profondeur vers l’enseignement des mathématiques au-delà des déterminations sociales et genrées.
« Le but n’a jamais été que moins d’élèves fassent des études scientifiques, mais que quand ils le font, ils y soient mieux préparés. » explique le ministre. Certes… mais face au constat d’une insuffisante préparation pour des études supérieures scientifiques, deux politiques éducatives sont possibles : développer les moyens pour permettre à davantage d’élèves de réussir ou se centrer sur un nombre plus réduit d’élèves. C’est ce dernier choix qui a été fait, celui d’un renforcement des déterminismes sociaux et d’un renoncement à l’égalité.

[1] MENJS-DEPP, Note d'Information n° 21.37, novembre 2021

[2] PISA, TIMSS, CEDRE

[3] Alain BRUNN, Anne GASNIER, Évaluation de la mise en œuvre des enseignements optionnels au sein du nouveau lycée général et technologique, IGESR, 2021-106, juin 2021

[4] https://www.snes.edu/article/le-lycee-peau-de-chagrin/

[5] L’Étudiant, 3/09/2021

[6] La Croix, 23/11/2021

[7] L’Étudiant, 3/09/2021

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