Les conservateurs ont-ils gagné la bataille des idées éducatives?

Louise Tourret posait le 29 mai sur France Culture la question de savoir si les conservateurs avaient gagné la bataille des idées éducatives?

La question mériterait très certainement une étude approfondie pour tenter de débrouiller la complexité des prises de positions mais une chose est certaine : le débat ne peut se résumer dans un clivage simpliste entre réformateurs et conservateurs. 

Je n'aurai pas ici la prétention d'une analyse globale mais seulement celle d'un témoignage dans lequel je sais que se retrouveront bien d'autres opposants à la réforme du collège qui ne sont pas pour autant des conservateurs et encore moins des réactionnaires. 

 

Je suis de ceux qui s'opposent à la réforme du collège mais....

Je ne suis pas un passéiste. Je sais le peu d'objectivité des nostalgies qui idéalisent l'école d'antan et ignorent les évolutions sociologiques pour sombrer pour des mélancolies réactionnaires ignorantes des inégalités que produisait "l'école d'antan". Mais, pour autant, je ne considère pas que l'innovation et la modernité aient des vertus intrinsèques qui puissent dispenser de l'examen de leurs effets réels et donc, le cas échéant, de s'opposer à leur mise en œuvre. 

Je ne suis pas un décliniste. J'ai souvent tenté d'expliquer que si les enquêtes Pisa posaient des questions nécessaires, elles ne témoignaient pas d'un déclin de l'école française comme le titrèrent trop de journaux, au prix de lectures sommaires de l'enquête voire d'interprétations erronées. Et j'ai plusieurs fois protesté contre les instrumentalisations idéologiques de Pisa tentées par bien des politiques pour convaincre par dramatisation. Le problème de l'école française est sa difficulté à démocratiser la réussite des élèves, pas son niveau qui est comparable à la plupart des pays de l'OCDE. 

Je ne suis pas un anti-pédagogue car je sais que la démocratisation de la réussite scolaire ne se fera qu'en s'appuyant sur des compétences professionnelles enseignantes préoccupées de la relation aux élèves et capables d'une attention particulière aux difficultés d'apprentissage. Mais je sais aussi que faire croire que la réussite des élèves se résoudra par la seule bienveillance des professeurs est une mystification et que la focalisation sur les questions relationnelles présente un risque aux graves conséquences, celui de négliger les contenus et les conditions didactiques d'acquisition des savoirs.Je sais aussi comment on peut masquer les questions de fond par la pédagogie, par exemple en faisant croire qu'elle pourrait venir à bout des inégalités quand par ailleurs on n'agit sur la question de la mixité sociale des établissements que par quelques expérimentations homéopathiques!

Je ne suis pas un élitiste et c'est justement pour cela que je veux résister à tous ceux qui renoncent à la transmission des savoirs pour leur préférer la seule recherche de motivations superficielles ou d'activités pratiques. Une véritable politique de démocratisation ne se base pas sur une modélisation pédagogique, elle prend les décisions nécessaires à une élévation générale et égalitaire du niveau des connaissances par exemple en prolongeant la scolarité jusqu'à 18 ans, en renforçant l'offre de formation, en donnant les moyens indispensables à l'aide et à l'accompagnement des élèves qui rencontrent des difficultés. Certainement pas en diminuant le nombre d'heures de cours et en laissant croître le nombre de contractuels non formés.  

Je ne méprise pas l'intérêt de l'interdisciplinarité mais je refuse qu'on la réduise à des activités pratiques, qu'on la confonde avec des liaisons thématiques superficielles et qu'on la saisisse comme prétexte pour relativiser les savoirs disciplinaires. La mise en cohérence des savoirs disciplinaires pour construire une culture commune se construit par la réflexion et la formation des enseignants pas au travers d'une illusion d'interdisciplinarité créée par le rapprochement hasardeux de thèmes dont témoignent trop de nouveaux manuels scolaires. 

 

Le clivage réducteur pédagogues/conservateurs n'est qu'une figure rhétorique. Mon opposition à la réforme du collège s'inscrit dans un projet progressiste celui de vouloir démocratiser la réussite scolaire. Si je demande l'abrogation de cette réforme, c'est parce que je la pense porteuse de nouvelles inégalités et d'une réduction de l'ambition scolaire. Au contraire, je veux soutenir un projet de service public d'éducation centré sur l'émancipation intellectuelle, culturelle et sociale de tous. Ce qui, me semble-t-il, n'a rien d'un projet conservateur ou réactionnaire!

Bien sûr, l'expression de cette opposition sera parfois récupérée par des discours néolibéraux, conservateurs, voire franchement réactionnaires. Mais vouloir en tirer la conclusion d'une droitisation des idées éducatives reviendrait à se contenter d'un examen de la surface des choses!

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