Le Grenelle enseignant et l’esprit d’équipe?

Les conclusions du Grenelle affirment la nécessité de mettre fin à l’individualisme, vantent les valeurs du « collectif de travail » et affirment l’importance de la coopération… Au sein d’une politique ayant amené une rupture croissante entre le ministre et les enseignants dont bien des sondages ont témoigné, quelle est la réalité de cette aspiration au collectif ?

Du ministre à la DGESCO, du Conseil scientifique de l’Education nationale à l’Inspection générale, jamais la dimension collective du travail enseignant n’avait tant été évoquée. On exprime la nécessité de mettre fin à l’individualisme, on vante les valeurs du « collectif de travail » et on affirme l’importance de la coopération… Au sein d’une politique ayant amené une rupture croissante entre le ministre et les enseignants dont bien des sondages ont témoigné, quelle est la réalité de cette aspiration au collectif ?   

Coopération ?
La première ambiguïté est que l’idée de coopération dans la culture scolaire réfère essentiellement à Célestin Freinet : une conception du travail des élèves et une organisation de la classe basées sur le travail collectif dans des finalités d’apprentissage de la démocratie et d’émancipation des classes populaires. Même lorsque que la référence à Freinet n’est plus explicite, l’idée de coopération reste associée à une perspective d’émancipation collective.
Au Grenelle, l’idée de coopération est tout autre : elle s’inscrit dans les théories socio-économiques de Yann Algan[1]  qui prônent d’investir dans les compétences socio-comportementales des élèves parce qu’elles constituent un des éléments nécessaires à une « société de confiance » propice à la croissance économique.
Sous l’usage commun du terme de coopération, ce sont donc des perspectives sociales différentes voire contradictoires qui sont visées.  

Collectif de travail ?
La seconde ambiguïté est liée à la notion de « collectif de travail ». Le « collectif de travail » s’oppose au modèle bureaucratique que la révolution industrielle avait progressivement instauré par des organisations hiérarchisées et rationalisées du travail. Il s’agit de lui préférer des logiques de projets collectifs, de mutualisations d’expériences.
Mais il ne faut pas se leurrer : une telle évolution dans le discours libéral n’est pas fondée sur la volonté de redistribuer le pouvoir ou de reconstruire le sens de l’activité professionnelle mais sur la recherche de « flexibilités », d’« habiletés », d’« autonomies » dont l’objectif est d’ajuster au mieux le travail à la plus grande rentabilité possible des travailleurs
D’où le paradoxe le plus évident de ces discours de Grenelle : vanter le collectif de travail alors qu’on mène depuis plusieurs années une politique des plus autoritaires qui au prétexte de préconiser des choix méthodologiques les impose aux enseignants.

Les organisations prévues dans la suite du Grenelle en témoignent : sous le discours qui vante le « collectif de travail », c’est en fait le renforcement de la hiérarchie qui est visé.
Tout d’abord en renforçant une pratique déjà largement en œuvre : acculturer les enseignants aux principes managériaux y compris en multipliant les positions intermédiaires où les agents n’ont pas un réel pouvoir hiérarchique mais sont amenés par leurs fonctions à contribuer à le soutenir. L’évolution du rôle des conseillers pédagogiques, les rôles d’ «appui à la direction», le renforcement de l’autorité des directeurs des écoles primaires vont dans ce sens.
Mais cette volonté de renforcer la hiérarchie cherche aussi à développer une politique de ressources humaines qui n’est plus fondée sur l’ancienneté mais sur les valorisations du mérite. La mobilité, la progression de carrière sont désormais davantage mis sous la dépendance de l’évaluation hiérarchique, ce qui créée les conditions de l’usage d’une plus forte contrainte.   

Fin de l’individualisme ?
Là encore les théories de Yann Algan offrent la clé. Ce qui est recherché c’est de mettre fin à la défiance qu’il considère comme un obstacle économique majeur. La lutte contre l’individualisme, au prétexte de l’intérêt général, vient servir l’idéal d’une adhésion tellement forte et généralisée aux valeurs du libéralisme qu’elle rendrait invisible des dominations toujours à l’œuvre et rendraient caducs les rapports de force syndicaux. Car qui pourrait croire à une volonté réelle d’en finir avec l’individualisme quand les modalités de promotion dans la carrière ne fonctionnent plus sur l’ancienneté mais sur la mise en concurrence des compétences ?

A nouveau la stratégie libérale fait preuve de son habilité à jouer sur l’ambiguïté sémantique pour tenter de séduire ceux qui ne partagent pas ses finalités économiques et sociales. Mais la réalité devrait nous éviter d’être dupes : l’école produit toujours des inégalités, le sens des missions devient confus, les difficultés psycho-sociales ne cessent de se multiplier, les volontés de contrôle et de modélisation des pratiques professionnelles augmentent ….  mais ses habiletés discursives du libéralisme rêvent toujours de nous cacher cette réalité.   

[1] Yann ALGAN, Pour relancer la croissance, apprenons à nous faire confiance, Regards croisés sur l'économie, 2011/2 (n° 10), p. 9-24

D'autres textes de Paul DEVIN sur l'école et l'éducation : pauldevin.com

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