« Prières nocturnes » de Santiago Gamboa

Il ne faut pas se fier au titre de l’ouvrage, « Prières nocturnes » ; l’écrivain colombien, Santiago Gamboa, n’a pas découvert la foi. Le titre fait sans doute allusion à « Prières exaucées », le roman inachevé de Truman Capote. L’intrigue rappelle également « De sang-froid » : à Bangkok, un diplomate colombien tente de sauver un jeune compatriote incarcéré injustement et condamné à mort pour trafic de drogue.

Il ne faut pas se fier au titre de l’ouvrage, « Prières nocturnes » ; l’écrivain colombien, Santiago Gamboa, n’a pas découvert la foi. Le titre fait sans doute allusion à « Prières exaucées », le roman inachevé de Truman Capote. L’intrigue rappelle également « De sang-froid » : à Bangkok, un diplomate colombien tente de sauver un jeune compatriote incarcéré injustement et condamné à mort pour trafic de drogue. Des lecteurs naïfs pourraient croire qu’après le Paris du « Syndrome d’Ulysse » et le Jérusalem de « Nécropolis », Gamboa  explore la capitale thaïlandaise. Il n’en est rien. Ses textes fonctionnent comme des trompe-l’œil qui échappent aux clichés de la littérature de voyage. L’Asie n’est ici qu’une toile de fond fantasmée qui sert principalement à évoquer un épisode sombre de l’histoire récente de la Colombie : le scandale des faux-positifs.

À travers le point de vue de la sœur du condamné à mort, Juana, une étudiante en conflit ouvert avec  ses parents qui sont de fervents conservateurs,  Gamboa va dénoncer la complicité du gouvernement d’ Alvaro Uribe avec l’armée et les paramilitaires. Durant la dernière décennie,  des groupes de militaires et de « paracos » ont terrorisé la population civile sous prétexte de lutter contre la guerilla. L’auteur mentionne notamment « le nettoyage social », pratique criminelle qui consiste à éliminer de la société tous les guerilleros potentiels. La méthode est simple : on tue n’importe quel civil suspect, de préférence d’origine humble, et on maquille ce crime, en déposant le cadavre dans une zone de combat et en l’accusant d’être un soldat à la solde des FARC. Le crime est juteux puisque l’État colombien verse 2000 dollars pour chaque dépouille…

Ainsi, le roman mentionne-t-il un crime d’état tristement célèbre, les faux-positifs de Soacha. Il s’agit de l’assassinat par l’armée de dix-neuf jeunes innocents  qui ont « disparu » de Soacha, dans la région de Bogota, et dont les corps ont été retrouvés dans des zones de guerre. Ce sandale, qui a éclaté en 2008, a révélé d’autres exactions et entrainé une série de destitutions dans les rangs de l’armée. Dans le roman, les parents uribistes soutiennent fermement cette politique répressive et approuvent l’exécution de ceux qui ne sont à leurs yeux  que de vulgaires gauchistes. Cette posture intransigeante va se retourner contre eux : dégoûtée par la violence du pays, leur fille va disparaître à son tour sans laisser de traces pour s'enfuir au Japon. Avec le départ de son personnage, Gamboa semble abandonner le thème purement politique et documentaire d’une problématique nationale pour ouvrir l’intrigue vers l’ailleurs. Gamboa comme Céline  est un écrivain du voyage.  Il s’évade en Inde, cette fois, puis en Thaïlande, au Japon et en Iran... L’auteur se détourne de la veine réaliste et choisit alors d’exploiter le thème romanesque de l’exil, exil, effacement, douleur qui conduiront un personnage au suicide. Il ne s’agit plus de représenter seulement la cruauté et la violence politiques mais l’étrange néant qui torture les disparus et leur famille. « La victime souffre, en imaginant l’angoisse des siens. Ses parents souffrent parce qu’ils s’accrochent à la moindre espérance et quand elle s’évanouit, ils souffrent davantage, en imaginant la terrible solitude de la mort : quelqu’un agenouillé à un poteau d’exécution, à l’aube, tremblant de peur, s’urinant dessus, puis deux, trois coups de feu et déjà, un corps inerte tombant dans un trou, la terre qui le recouvre, la végétation qui pousse et le cache. Il ne reste plus que la longue souffrance de ceux qui cherchent durant des années pour trouver ce lieu glacial et monstrueux et essaient d’abord de comprendre ce qui s’est passé et les raisons –toujours inexplicables- de ceux qui l’ont tué, puis de déterrer les os, les serrer contre la poitrine, les embrassser, essayer d’apaiser leur solitude et les baigner de larmes. »

Plegarias nocturnas de Santiago Gamboa, Litteratura Mondadori.

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