Punis ? Mais de quoi ?

De quoi sommes-nous punis ? Qu’avons-nous fait de mal ? Pour être réprimandé, menacé, verbalisé ? A partir d'une anecdote d'une interpellation banale finalement sans conséquence on perçoit combien l'équilibre démocratique est fragile, menacé et comment de glissement en glissement on aboutirait à un " état normal d'exception" selon l'expression de Giorgio Agamben, à la faveur de cette pandémie….

De quoi sommes-nous punis ?

Qu’avons-nous fait de mal ? Pour être réprimandé, menacé, verbalisé, réprimé ?

Petite anecdote dominicale.

Hier dimanche 29 mars 2020, nous sommes sortis tous les deux, ma femme et moi, pour une balade autorisée[1], avec notre attestation en bonne et due forme en poche.

Nous sommes pourtant privilégiés car nous sommes venus dans notre petite maison familiale au Pays Bigouden. Séjour prévu depuis quelques semaines au motif de profiter du bon air iodé pour ma convalescence après une fracture de côte. 

Privilégiés car nous pouvons profiter du calme et de la tranquillité dans ce charmant mais rude petit bourg de pécheurs, au grand air, avec un beau jardin où s’occuper tranquillement, bien loin de la vie parisienne devenue pour moi insupportable par ses masses de citoyens, le métro et les bus bourrés, les rues encombrées par une multitude de bagnoles, une ville en perpétuelle et folle extension où il faut désormais faire près de 50 km pour voir le bout d’un champ. 

Privilégiés aussi et surtout par la beauté magique et poétique des rochers, du spectacle sans cesse renouvelé de l’océan, des levers de soleil chaque jour différents, lieu qui pour moi, chaque fois que je viens dans ce coin, m’invite à re-découvrir et ressentir ce que Romain Rolland désignait comme « (un) sentiment océanique » , dans sa fameuse lettre de décembre 1927 à Sigmund Freud.

Donc nous voici de sortie en ce jour du Seigneur… disaient-ils ceux du rassemblement évangélique de Mulhouse en février. En guise de Seigneur, ce fut celui du saigneur, car la panique, - déjà bien préparée et entretenue par BFM et d’autres médias -, et l’hécatombe sont arrivées par là. 

Bien que nous ayons un beau jardin, au bord des champs, grand espace, nous avons envie d’aller faire un petit tour à 500 m voir les rochers et l’océan sacrément moutonné par un vent de Nord-Est glacial qui souffle fort. C’est pourquoi, même pour faire 500 mètres nous y allons en voiture. Nous sommes maintenant assez âgés et inutile d’attraper un mauvais froid, surtout en ce moment.

Tous ces détails sont bien utiles, vous allez comprendre immédiatement pourquoi.

Le village est tout en bord de mer, au littoral. Je sors pour prendre quelques clichés.

Arrive un véhicule de la gendarmerie, qui passe par là.

Le coin est désert.

Personne à la ronde, pas un chat, ni un chien à promener aux alentours.

Deux pandores arrivent et m’appellent, et s’engagent un dialogue, …difficile, et extrêmement pénible et stressant :               

  • Qu’est ce que vous faites là? c’est interdit ? (sur un ton inquisiteur et évidemment pas de bonjour)
  • Quoi ? de prendre des photos ?
  • Pas de tourisme c’est le confinement ! L’accès au littoral est interdit.
  • Mais je suis dans le village !!!
  • C’est le confinement. Vous devez rester chez vous !
  • Mais on a le droit de sortir pour une promenade à 1 km de chez nous, nous avons nos attestations.
  • Vous habitez où ?
  • Juste là à 4-500m, Chemin du …
  • Et pourquoi vous êtes venus en voiture si c’est à 500 m.
  • Mais parce qu’avec ce vent glacial…
  • Et ben vous avez qu’à restez chez vous, c’est le confinement !
  • Nous avons quand même besoin de changer un peu de vue, de paysage.
  • Mais c’est le confinement, il y a une épidémie !
  • Je le sais bien, de plus je suis médecin, certes en retraite.
  • Et en plus vous êtes médecin ! Bon, ça suffit, vous rentrez chez vous maintenant, sinon je vous verbalise de 135 € ! C’est le confinement (Max la menace, dégaine tout de suite, on discute pas).
  • Ah les 135 €, ça c’est bête (ai-je le tort de dire …)
  • Quoi c’est bête ce que je vous dis ? (ouh la , ça se gâte, machine arrière toute ),
  • Non je veux dire la mesure des 135 €…
  • Comment ça ?
  • Bon on ne peut pas discuter alors ?
  • Non on discute pas ! rentrez-chez vous !
  • Okay, okay !

Voilà qui nous a mis en rage, en rentrant au bout de 15 mn, afin de ne pas provoquer les forces de l’ordre inutilement, sous la menace de la verbalisation des 135 € (ce qui n’a rien de verbal d’ailleurs, mais reste très matériellement financier).

J’ai bien tenté de faire de l’humour avec ma femme furieuse de cette absurdité, de cette stupidité et de cette application aveugle des mesures de contrainte. « Si Macron a dit 6 fois c’est la guerre dans son discours du lundi 16 mars, moi je n’ai eu droit qu’à cinq c’est le confinement gendarmesque ! ». Mais elle n’a pas apprécié, supportant très mal ces mesures imposées bêtement, sans tenir compte du contexte, ici il n’y avait personne. De loin en loin on aperçoit ici, qu’un ou deux promeneurs avec leurs chiens… 

Alors comme l’ont écrit des figures intellectuelles notoires, Giorgio Agamben dans le Monde [2], Pierre Dardot et Christian Laval[3], ou encore William Bourdon avec un collectif d’avocats[4], entre autres tribunes ou déclarations, à notre niveau, « au ras des pâquerettes », nous avons fait l’expérience, dans ce coin du bout du bout de la Bretagne, de la manifestation dogmatiquement absurde de ce qui devrait être des mesures de précaution. Expérience individuelle certes minimale, certes anecdotique et sans conséquence autre qu’amplifier un peu notre petite déprime bourgeoise de confit-nés privilégiés.

Cette interpellation dominicale illustre bien comment, au lieu que s’instaure un dialogue et une demande d’explication courtoise, le rapport est d’emblée sur un mode suspicieux, sinon inquisiteur, et menaçant, sans tenir compte de la réalité et des droits pourtant respectés par l’attestation de sortie.

Depuis des années et des années, c’est la logique sous-jacente d’emblée répressive qui est au cœur de l’esprit des gouvernants et donc appliquées scrupuleusement par des « forces de l’ordre » qui ne sont pas gênées de faire désordre par l’abus, l’excès, de pouvoir qu’elles manifestent ainsi, le non-respect des droits des citoyens.

« Forces de l’ordre » expression particulièrement signifiante : l’ordre doit être appliqué par la force.

Mais de quel ordre s’agit-il ?

Mettre de l’ordre … comme on le fait avec ses papiers, ses documents, ses objets, ses vêtements ? Un ordre, là tout personnel, singulier, intime, tranquille.

Un ordre conjugal construit dans un certain « rapport de forces amoureux et relationnel » ?

Un ordre familial, défini par les parents, suivant les principes éducatifs qu’ils ont acquis par leurs propres histoires familiales … et leurs névroses personnelles ?

Un ordre de fonctionnement adapté dans une activité professionnelle, c’est à dire une organisation rationnelle ?

Un ordre institutionnel défini collectivement dans un lieu de soin fonctionnant selon les principes de psychothérapie et d’analyse institutionnelle ?

Un ordre déjà plus contraignant, dans les établissements et les lieux de travail, les entreprises, car défini par une hiérarchie qui sollicite peu ou pas du tout l’avis des salariés, des employés ?

Un ordre républicain défini par la loi et la Constitution, celui-là définit selon les procédures de la démocratie parlementaire, la représentation déléguée par les citoyens aux élus ?

Mais dans le Collectif, dans la Cité, dans le social ? De quel ordre s’agit-il ?

Un ordre dont la définition et l’organisation devrait être discuté, débattu, élaboré par toutes et tous ? Un ordre donc démocratiquement choisi et auquel la multitude peut adhérer puisque décidé ensemble dans une sorte d’agora où toutes et tous auraient eu la parole ? Un ordre qui serait alors appliqué, respecté et dont les garants seraient des gardiens… de la paix et plus des « forces de l’ordre » !!! 

Mais alors surgit cette question : à quand remonterait l’abandon de cette nomination, « gardiens de la paix » au profit de « forces de l’ordre » ?

- A 1870 et la destruction barbare de la Commune par les Versaillais et Thiers ?

- A 1948 et la répression des mineurs par Jules Moch ?

- A 1960 et la répression de Charonne par Charles de Gaulle et Maurice Papon ?

- A mai 68 par Charles de Gaulle et Raymond Marcellin [5] ?

- A 1979 et la répression des sidérurgistes par Giscard et … ?

- A novembre 2005 et la répression des émeutes des banlieues par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ?

- A 2016 et la répression des opposants à la loi travail par François Hollande et Manuel Valls ?

- A 2019 et la répression du mouvement des Gilets Jaunes par Emmanuel Macron et Christophe Castaner ?

Mais à l’armée, dans la police, dans la gendarmerie, cependant il faut obéir aux ordres.

On doit obéir sans discuter. Sinon les mouvements, les initiatives militaires sont désordonnées, inutiles, voire très préjudiciables, qui en temps de guerre peuvent avoir des conséquences dramatiques.

Voilà, en temps de guerre !

Mais sommes-nous en guerre ?

Le président l’a déclaré six fois dans son discours inaugural de … mobilisation.

Pourtant cette parole qui est apparue à de nombreux commentateurs et observateurs, comme un propos soutenu opportunément par le souci de communication politicienne.[6]

Sommes-nous, nous les citoyens, considérés d’emblée comme des citoyens responsables. Responsable, suppose une conscience de la situation, de ses dangers, des moyens d’y faire face.

Sommes-nous donc considérés comme des inconscients, des irresponsables, des individus à éduquer, à ré-éduquer, à réprimer, à punir ?

Dans les pays communistes totalitaires, les gens « irresponsables », c’est à dire les opposants à l’ordre implacable décidé par les dirigeants, étaient envoyés, sont toujours envoyés, par exemple en Chine, en camp de rééducation, en camp dits de travail, qui sont toujours des camps de concentration, qui deviennent très facilement des camps d’élimination des récalcitrants quand ce n’est pas des camps d’extermination des êtres jugés nuisibles en fonction de leur identité, de leur opinion, ou tout simplement jugés inutiles d’être là, d’exister. Ce fut le cas des régimes nazis, soviétiques, chinois, cambodgiens, chiliens, argentins, etc., des régimes totalitaires. 

Sommes-nous en voie de nous diriger vers des régimes aussi aveugles, diaboliques et destructeurs ?

L’extension du domaine du contrôle, de l’obéissance, de la répression, de la soumission, fait craindre depuis des décennies maintenant, cette pente vers une société, une civilisation du contrôle, une société « contrôlitaire ». 

Ce mot je l’emprunte à mon ami Roger Ferreri, psychanalyste ou psychiatre, qui l’a lancé lors des premiers meetings organisés à partir de février 2009 par le Collectif des 39 contre la Nuit Sécuritaire que voulait imposer Nicolas Sarkozy en décembre 2008. Ce dernier a d’ailleurs en partie réussi, car sa loi de répression des malades mentaux, du contrôle répressif des soins, a bien été votée en juillet 2011, timidement modérée par le gouvernement de François Hollande en septembre 2013. 

Cette extension du domaine du contrôle, de la discipline a été amplement démontrée par Michel Foucault bien sûr, repris et prolongée depuis par Giorgio Agamben, Frédéric Gros, William Bourdon, et d’autres intellectuels. La descente vers « un état normal d’exception » est bien entamée…

En cela, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron sont comptables, chacun dans leur registre, avec leur style. Les discours de « bon sens », « de mesures nécessaires et évidentes », « de sécurité », puis « de sécuritaire » « de protection », sont toujours des double-discours, paroles apaisantes, rassurantes, d’un côté, actes répressifs, violents de l’autre. 

Des incitations subliminales à la désignation de l’autre comme différent, inquiétant, dangereux, à désigner, à rejeter, à pourchasser, à exclure, et donc incitation subliminale au repli sur soi, au renferment dans l’entre-soi, et finalement à la haine de l’autre. 

Discours mensongers qui font le lit des réactions populistes, de la montée de l’extrême-droite, de l’illibéralisme revendiqué par les régimes d’Europe de l’Est, et récemment l’Italie, tous, régimes racistes et fascitoïdes.

 

 

[1] « Déplacements brefs, dans la limite d'une heure quotidienne et dans un rayon maximal d'un kilomètre autour du domicile, liés soit à l'activité physique individuelle des personnes, à l'exclusion de toute pratique sportive collective et de toute proximité avec d'autres personnes, soit à la promenade avec les seules personnes regroupées dans un même domicile, soit aux besoins des animaux de compagnie » suivant l’attestation officielle. 

[2] « L’épidémie montre clairement que l’état d’exception est devenu la condition normale » Le Monde du 24 mars 2020.

[3] « L’épreuve politique de la pandémie » Médiapart du 19 mars 2020.

[4] « État d’urgence sanitaire : vigilance face à une logique d’exception » Blog de W. Bourdon 21 mars 2020.

[5] Si Charles de Gaulle a l’honneur d’être nommé deux fois dans ma petite « liste », est-ce peut-être parce qu’il était d’abord un militaire, un général … qui fut un artisan victorieux du combat militaire contre l’occupant nazi… en temps de guerre.

[6] Rony Brauman répond à Macron : « La métaphore de la guerre sert à disqualifier tout débat » l’Obs du 27 mars 2020.

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