Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

Cette année, au Festival de Cannes, trois films, au moins, donnaient des nouvelles de la France : une fiction, En guerre (2) de Stéphane Brizé, et deux documentaires, La Traversée (3) de Romain Goupil et Libre (4) de Marc Toesca.

Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

Cette année, au Festival de Cannes, trois films, au moins, donnaient des nouvelles de la France : une fiction, En guerre (2) de Stéphane Brizé, et deux documentaires, La Traversée (3) de Romain Goupil et Libre (4) de Marc Toesca.

 

En Guerre, une histoire qui pourrait être dite banale, si une telle qualification ne traduisait, en plus de la grande fréquence, une certaine acceptation : la fermeture d’une entreprise avec licenciement des travailleurs. Le titre du film affirme que ce n’est pas acceptable pour Stéphane Brizé et ne devrait l’être pour personne.

Une usine de la région d’Agen : pour le patronat, un entreprise non rentable, les mêmes produits peuvent être fabriqués ailleurs, à un coût moindre, avec de nouveaux bénéfices pour la maison mère qui se porte très bien. Or, les travailleurs, dans un contrat signé 2 ans auparavant avec la direction, ont déjà accepté une augmentation de la durée du travail sans augmentation de salaire contre un engagement de la direction de maintenir les emplois pendant 5 ans, avant de revoir la question. Avec, à la clé, une aide de l’État à l’entreprise.
Les travailleurs ne peuvent accepter cette rupture unilatérale du contrat. Avec leur syndicat, conduits par Laurent Amédéo (Vincent Lindon), ils décident d’arrêter le travail et de bloquer les stocks.
Le film est l‘histoire de cette gréve : de ses difficultés, des négociations, des conflits entre ceux qui, avec Amédéo, veulent aller jusqu’au bout et ceux qui sont prêts à céder moyennant un dédommagement financier.

On retrouve, dans En Guerre, Vincent Lindon qui donne du poids au personnage, au milieu d’acteurs non professionnels, auxquels il est parfaitement intégré. Comme il donnait son poids de vie et de souffrance à son personnage dans La Loi du marché (5).
Entre les deux films, 2015- 2017, la situation sociale n’a guère évolué. Pesante. Mais Brizé, et Lindon, passent d’un conflit individuel à un combat collectif avec une issue peu encourageante dans les deux cas… et la solitude des personnages joués par Vincent Lindon.

La Loi du marché comme En guerre montrent les confits individuels ou collectifs, au jour le jour, et les difficultés. Et, dans En guerre, l'importance des médias qui s’indignent plus de la violence des travailleurs quand ils s’en prennent à un cadre ou un patron que de la violence du patronat quand il met au chômage des centaines de travailleurs. Tandis que l’État protège plus la liberté d’entreprendre que le droit au travail.
La fin du film, désespérée, n’est, heureusement, pas dans la tradition française. Utile pour réveiller la conscience du spectateur ? Pour le pousser à la révolte ?

Faut-il en arriver là, pour grappiller quelques avantages ? Brizé en doute-t-il qui le met dans un cadre serré, loin de tout, loin de tous, dans la dernière image ?

Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

La fermeture d’entreprises n’est pas un phénomène récent et d’autres films en ont déjà traité. Plus souvent sous forme de documentaire que de fiction.

L’histoire la plus emblématique est la fermeture de l’usine Lip à Besançon dans les années 70, important moment politique et social. Les actions des travailleurs de Lip ont surpris : reprise du travail, mise à l’abri du trésor des montres fabriquées, ventes sauvages et le cri autogestionnaire : C'est possible ! On fabrique, on vend, on se paie ! Entendu par les 100 000 manifestants venus exprimer leur solidarité dans les rues de Besançon.
Cette histoire est retracée dans le film Les Lip, l'imagination au pouvoir (6) à travers les témoignages des principaux protagonistes de l'époque ainsi que des images d'archive. Avec un parfum de mai 68.

Confrontés à la faillite de leur entreprise de lingerie, proche d’Orléans, les travailleurs, essentiellement des femmes, décident de créer une coopérative pour sauver leur emploi : ce que Mariana Otero a relaté dans le documentaire Entre nos mains (7).
Les problèmes sont les mêmes, les conflits sont les mêmes, juridiques, financiers, techniques, psychologiques, fonctionnement collectif, longues discussions - est-ce possible ? - Mais ils sont présentés différemment. Parce que les travailleurs sont majoritairement des travailleuses ? Par le génie de Mariana Otero ?
Comme toujours la loi du marché et les banques cassent le projet dont on a vu, un moment, qu’il pouvait être réalisé. Mais le rêve demeure. Et le film s’achève par des chansons. Demain, peut-être…

Entre 2007 (Les Lip, l’imagination au pouvoir, Christian Rouaud), 2010 (Entre nos mains, Mariana Otero) et 2017 (En guerre, Stéphane Brizé), qu’est-ce qui a changé à ce point ? Le monde ? La vision du monde ? L’utopie, l’espoir ne sont-ils plus possibles ?

 

En 2012, Françoise Davisse suit, pendant 18 mois, la résistance de 3 000 personnes de Peugeot à Aulnay dans Comme des lions (8).
Elle insiste sur l’organisation de la lutte, le souci constant et la difficulté de prendre des décisions collectivement, démocratiquement : lors des comités de grève, il y a 200 personnes et lorsqu’une personne parle, tous les autres l’écoutent... Ils ont cette capacité à prendre la parole, à rester tête haute… Ils arrivent ensemble à construire une pensée… Quand j’ai commencé à assister aux réunions, ce qui m’a assez impressionnée et touchée, c’est la capacité des ouvriers à penser ensemble... Pour Françoise Davisse, la question de fond est : Que peut-on faire ? Comment décider démocratiquement ?

La lutte s’achèvera par la fermeture du site d’Aulnay mais avec une amélioration des conditions de départ.

 

Merci Patron (9) mérite une place à part. Il traite la question d’une tout autre façon. C’est une performance qui fait entrer dans les coulisses du tournage d’une histoire vraie, suscitée et filmée par François Ruffin. Cette comédie documentaire (10), ce documentaire de guérilla (11) a été réalisé avec la complicité de Jocelyne et Serge Klur, couple au chômage, criblé de dettes, risquant désormais de perdre sa maison, suite à la fermeture de l’usine du Groupe LVMH, près de Valenciennes, dans laquelle ils travaillaient et qui a été délocalisée en Pologne.

Ce film du journaliste-cinéaste, aujourd’hui député, est, contrairement aux précédents, individualiste, facétieux, ridiculisant, bernant les adversaires. C’est une satire sociale qui fait mouche et emporte le rire des spectateurs. Et qui fait gagner le couple Klur.


 

Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

Pour La Traversée, Romain Goupil et son comparse, Daniel Cohn-Bendit, figures de mai 68, ont parcouru 15 000 kilomètres de route à la rencontre des Français, sans vouloir rien prouver, à la recherche de la France réelle !

Le voyage commence cependant par les chantiers de Saint-Nazaire où se sont déroulées des luttes importantes dans le années 60, des entreprises paysannes… qui permettent à Daniel Cohn-Bendit de rencontrer des actifs ou retraités fiers de leur métier ou de leur ancien métier.
A Carcassonne, en 2012,
la direction décide de délocaliser la production de crèmes glacées. Après un an de conflit, 19 salariés obtiennent l'autorisation de poursuivre l'activité. Pour cela, les salariés doivent faire des sacrifices. Chacun verse 5 000 euros et la totalité de ses droits au chômage. Un gros investissement et un pari fou pour ces nouveaux entrepreneurs : C'était peut-être un risque, mais c'était du travail. Cette séquence sur La belle Aude, entre en résonance avec Les Lip et Entre nos mains… à une échelle bien moindre, 19 salariés, mais aussi avec un succès qui dure encore…

La seconde partie de La Traversée, sans vouloir rien prouver, est plus politique. Nos héros modernes courent de grands risques en s’aventurant dans une zone où le portable ne passe pas pour affronter une assemblée d’adhérents et de sympathisants du Front National... qui vont profiter de la tribune qui leur est offerte.

Comme Robert Ménard, le maire de Béziers, à qui ils reprochent une surprenante évolution politique, eux qui sont passés du Mouvement du 22 mars ou de la LCR au soutien d'Emmanuel Macron !!

Mais le sommet est atteint avec une séquence de 7 minutes que certains déclarent, déjà, séquence culte.

Romain Goupil et Daniel Cohn-Bendit discutent de savoir s’ils doivent interroger Emmanuel Macron et, éventuellement, où…. Les deux anciens de Mai 68, les deux compères se chamaillent devant la caméra, devant les spectateurs, pas seulement...
Il faut se décider maintenant Romain… Comment on fait avec Emmanuel : on va à l’Élysée ou pas ? C’est plein de dorures l’Élysée, ça n’est pas neutre ! On sera dans la révérence si on y va. On va perdre l’insolence du film !

On n’a guère vu de l’insolence jusque là.

Un léger mouvement de caméra permet de dévoiler que cet enregistrement a lieu dans un café de Francfort (Allemagne) en présence de… Emmanuel Macron. Qui apparaît en majesté. La scène est savoureuse. L’effet de surprise est là. Parfaitement réussie. Pour la première fois, un président de la République en exercice joue son propre rôle dans un film. Et on se tutoie. Connivence avec le président. Insolence envers le spectateur. Magnifique coup de com, le président vient répondre dans un café. Comme, hier, le président Giscard allait déjeuner chez des éboueurs. Nos présidents sont près du peuple !

La question insolente arrive sur l’accueil des demandeurs d’asile, des réfugiés… Offrant au copain-président de la République la possibilité de dérouler son discours habituel sur l’accueil, sur sa vision de la France…
Daniel Cohn-Bendit ne s’y trompe pas quand il dit : Il n’a fait que nous dire ce qu’il pense depuis toujours. Pouvait-il en être autrement ?

Cet entretien rappelle étrangement le débat entre Emmanuel Macron et les journalistes Edwy Plénel et Jean-Jacques Bourdin dont la mise en scène était signée des communicants de l’Élysée, reproduite ici sur un mode mineur : même triangle mettant en valeur le président, discussions sur le lieu de l’entretien, Élysée ou non, impertinence, on ne parle pas au président de la République mais à Emmanuel Macron. Ici, on le tutoie ! Si quelqu’un se joue des codes, c’est bien Emmanuel Macron qui les change quand il veut, comme il veut avec toujours l’avantage de son statut jupitérien : Il l’a fait par amitié pour Daniel Cohn-Bendit dit-on à l’Élysée.

C’est dommage que Romain Goupil et Daniel Cohn-Bendit, au lieu de mettre leur vieille gloire au service de leur ami président, n’aient pas continué leur voyage en allant du coté de la vallée de la Roya ou de Briançon. Daniel Cohn-Bendit qui a su franchir des frontières, il y a bien longtemps, clandestinement, aurait pu apporter un témoignage et un soutien à ceux qui sont poursuivis aujourd’hui.

Passer du nous sommes tous des juifs allemands au nous sommes tous des demandeurs d'asile,,,, aurait été un beau geste de transmission de la solidarité, du nécessaire délit de solidarité.

Cannes : des films qui donnent des nouvelles de la France (1)

Heureusement, à Cannes, il y avait Libre, le film de Michel Toesca pour parler de la vallée de la Roya, frontalière de l’Italie. C’est l'histoire du combat de Cédric Herrou et d’autres, pour l'accueil et la protection de migrants dans cette vallée. Cédric Herrou cultive des oliviers. Des candidats à l’immigration arrivent d’Italie. A pied. Il leur offre un refuge. Avec d’autres, il les aide à aller à la préfecture des Alpes-Maritimes pour qu’ils puissent, conformément à la loi, déposer une demande d’asile. Ou si ce sont mineurs isolés, obtenir une prise en charge, conformément à la loi. Mais cela ne plaît pas au gouvernement qui ne pense qu’à renvoyer tout le monde, sans examen, vers l’Italie.

Et utilise pour cela les forces de l’ordre. Contre la force de la loi. Cédric Herrou est mis en examen pour aide au séjour, délit de solidarité.

 

Un certain cinéma donne des nouvelles de la France


 

 

1 – Thierry Frémaux a parlé des films qui donnent des nouvelles du cinéma et du monde (1)

2 - En Guerre de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, en Compétition à Cannes 2018

3 - La Traversée de Romain Goupil avec Daniel Cohn-Bendit, 139 mn, documentaire, Cannes 2018 Séances spéciales

4 - Libre (To the four winds) de Michel Toesca, 2018, 100 mn, documentaire, Cannes Hors compétition, Mention spéciale de lu jury de l’œil d’or

5 - La Loi du marché de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, Cannes 2015 (prix d’interprétation Cannes 2015 et César 2016)

6 - Les Lip, l'imagination au pouvoir de Christian Rouaud, documentaire, 2007, 118 mn

7 - Entre nos mains de Mariana Otero, 2010, 88 mn, documentaire

8 - Comme des lions de Françoise Davisse, 2016, 115 mn, documentaire

9 - Merci Patron de François Ruffin, 2016, 84 mn, César du documentaire, 2017

10 - Jacques Mandelbaum, Le Monde, 22/02/16
11 – New YorkTimes, 12/04/17

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