Défi pour les Gilets Jaunes : ne pas tourner en rond !

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Les Gilets Jaunes ont fait une entrée spectaculaire sur la scène politique française en dehors du ronron habituel.
Par la forme, avec leurs gilets jaunes sur les ronds-points, en dehors de toutes les structures et actions associatives, syndicales et politiques.
Par le fond, s’opposant à l’augmentation de la taxe sur les carburants et en tirant le fil, ils ont mis en avant une exigence beaucoup plus large de justice : fiscale, sociale, démocratique… dans laquelle la majorité s’est reconnue.
Personne n’a prévu, tout le monde est obligé de prendre position sur leurs revendications. Et notamment le gouvernement qui a essayé d’éteindre l’incendie par le silence d’abord, une petite carotte, un gros bâton, GrandDébatNational, Référendum…

 

Dernière trouvaille du président, après avoir lancé le GrandDébatNational dans des conditions peu démocratiques, sans en attendre les résultats – peut-être les connaît-il déjà ? - il annonce un référendum à questions multiples. Ce qui n’est pas, en soi, une mauvaise idée, si les bonnes questions sont bien posées. Le précédent du GrandDébatNational permet d’en douter (1). Et la Constitution ne permet pas de poser les principales.
Ce type de référendum avec plusieurs questions auxquelles les citoyens peuvent donner des réponses différentes, supprime le côté plébiscitaire des référendums à la française. Bonne chose. Mais en la circonstance, bonne chose surtout pour le président.
Il n’y aura pas la question, directe ou indirecte, qui permettrait de savoir dans quelle mesure les Gilets Jaunes sont suivis par le peuple français quand ils crient : Macron démission !

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Quelques déclarations du président de la République en voyage d’affaires (vente d’armes à l’Égypte) ne manquent pas d’intérêt. Elles ébauchent une autocritique mais s’en démarquent rapidement. Sans en tirer les conséquences.

« Ce qui s’est passé en France lorsque j’ai été élu a été au fond une réaction de nos concitoyens face à un mal-être démocratique ». Et il ébauche une autocritique rapidement corrigée : « Penser que nous étions en train de tout régler parce qu’on faisait la réforme du travail, de la SNCF et autre est une forme de naïveté. Le mal-être est bien plus profond, dans nos démocraties, il s’appelle Brexit, élection de l’un ou l’autre, situation italienne, montée de l’AfD... Partout dans nos démocraties, la tension des peuples qui monte est une insatisfaction sociale, économique, morale et démocratique. »
« Je crois à la raison de l’histoire. On a des rôles qui peuvent être importants, des erreurs peuvent être fatales. Mais il y a des phénomènes plus profonds qui nous embarquent (…) Le reste, c’est l’écume des jours »
(Le Monde 28/01/19).
« 
Je prends très au sérieux ce moment que nous vivons. Je ne sais pas aujourd'hui ce qu'il donnera. Ce que je sais, c'est que j'en tirerai des conséquences profondes" (L'Obs 28/01/19).

En clair : Je ne suis pas responsable de la crise. Elle n’est pas seulement française. C’est la faute de l’Histoire. Je ne suis que l’écume des jours. En réalité, il pense qu’il en est la crème pour en tirer des conséquences profondes.

La crise qui secoue la France dure depuis des années. Il n’en est pas le seul responsable. C’est une évidence. C’est pour cela que certains ont voté pour lui, dès le premier tour, ils croyaient qu’il avait des solutions.
Sur les quatre premiers candidats aux résultats de la présidentielle de 2017, trois étaient des dégagistes, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron.
Un habile dégagiste :
- ancien banquier d’affaires, ni de gauche… mais de droite masqué, ce qui est rapidement devenu évident aux plus naïfs.
- ancien conseiller puis ministre du précédent président, homme nouveau aux dires de tous ceux qui parlent, écrivent, financent et qui le connaissaient bien. Avec leur aide, il a su exploiter ce sentiment de ras le bol des Français pour tous ceux qui l’avaient précédé…
Ce qui lui a donné une majorité forte et probablement durable pour engager plus énergiquement la politique de droite que ces prédécesseurs ont commencée laborieusement .
Par une charge de cavalerie, il allait réformer la France et fort de ce succès, l’Union européenne, pour les adapter à la mondialisation heureuse grâce au libéralisme, au capitalisme financier. Il allait refaire l’unité des Français, à l’exception peut-être d’un ramassis de Gaulois, de fainéants, d’illettrés, de gens de rien… Après 18 mois de présidence. Le but ne semble pas atteint.

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La crise touche aussi les pays qu’il cite : depuis le modèle allemand qui dicte le programme, le Royaume-Uni qui n’en finit pas de quitter l’Union européenne, l’Italie, les pays nordiques jusque là images de ce qui se faisait de mieux en Europe, les pays de l’Est… La cause n’est-elle pas la politique, la même, que les chefs d’État ou de gouvernement imposent à tous les peuples ?
Il aurait pu mettre dans le même panier, son ami d’un moment, Donald Trump.

Cette politique, Macron veut la continuer, l’accentuer, l’approfondir. Manque d’oxygène ? Creusons, il y en aura plus au fond !

Il était juste de consacrer l’Acte XII aux victimes lors des Actes précédents qui mettent en évidence que le gouvernement est prêt à ajouter de la violence répressive à la violence sociale. Il assume, sans états d’âme semble-t-il, la répression la plus violente depuis la guerre d’Algérie. Il maintient le cap de sa politique avec la perspective de nouvelles mesures, sans retour sur les antérieures, injustes…
Il joue sur la lassitude des Gilets Jaunes et de la population.

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Après les douze Actes, avec ou sans GrandDébatNational, référendum avant, pendant ou après les élections européennes, les Gilets Jaunes doivent s'adapter à la nouvelle situation. En pensant qu’il faut préserver l’unité du mouvement et élargir le soutien de la population.
Dans cette optique, le GrandDébatNational, avec ou sans participation des Gilets jaunes, ici ou là, ne changera pas grand-chose. Il peut être dénoncé comme non démocratique dans son organisation. Il peut aussi être utilisé pour faire connaître les moyens et les fins poursuivis par le mouvement. Sans illusion.
Il ne met pas directement en question l’unité du mouvement.

Il n’en est pas de même d’une participation aux élections européennes.
Toute liste est plus ou moins contrainte à exprimer une position sur l’ensemble des questions politiques, économiques, diplomatiques, institutionnelles... de l’Union européenne. Qui, parmi les Gilets Jaunes, peut se dire mandaté sur ces questions et par qui ? Le danger de division est encore plus grand en cas de plusieurs listes concurrentes !
Pour gagner quoi ? Quelques députés, rien n’est moins sûr, qui seront contrôlés par qui ? Quel travail pourront-ils faire au Parlement européen ?
Ils permettront peut-être à certains d’obtenir une petite notoriété… C’est déjà le cas.

L’Assemblée des assemblées, lancée par les Gilets Jaunes de Commercy (Meuse), est beaucoup plus intéressante et dans l’esprit démocratique des Gilets Jaunes. Mais reste difficile. La première réunion semble avoir été fructueuse. Va-t-elle entraîner une multiplication de ce type de démarche, aux niveaux local, départemental, régional, national… Cela ne marchera pas partout. Mais en se multipliant, ces assemblées pourraient être un important renouveau des méthodes démocratiques et un renforcement de l’engagement citoyen (2).

Emmanuel Macron, à travers le GrandDébatNational et le référendum, va proposer certaines mesures. Pour submerger les revendications des Gilets Jaunes. Il est donc important que ceux-ci formulent, de la façon la plus nette possible, leurs propres revendications, qu’ils maintiennent leur cap. En mettant en avant, surtout, les mesures que le Gouvernement peut prendre immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de réformer la Constitution ou d’attendre des mois ou des années.

Ce sont avant tout les mesures concernant le pouvoir d’achat et la justice fiscale. Par exemple, le gouvernement a pu facilement supprimer l’ISF et l’APL, il peut tout aussi facilement les rétablir. Et changer les tranches d’imposition et varier fortement la TVA suivant l’utilité, la nécessité des produits… Ces questions sortiront-elles du GrandDébatNational ? Seront-elles soumises à référendum ? Ils trouveront de bons motifs pour que ce ne soit pas le cas.

Reste qu’il sera difficile aux Gilets Jaunes de gagner seuls. Les syndicats, hier, n’ont pas réussi seuls. Ils doivent chercher à tout instant à élargir leur audience dans l’opinion publique, à nouer des alliances sans perdre leur indépendance. Ici encore, ce ne sera pas facile. La participation à la gréve du 5 février est un premier pas.

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1 - Alors que la Commission Nationale du Débat Public était disposée à assurer l'impartialité et la neutralité d’un Grand débat national, l’Élysée s’y est opposé. Pour en faire le début de la campagne des européennes au frais de l’État, donc du contribuable.
Documents et courriels confidentiels à l’appui, Mediapart révèle la lutte menée par Emmanuel Macron pour transformer l’initiative, selon le mot de Chantal Jouanno, en une « campagne de communication ». Article réservé aux abonnés, malheureusement, et non repris par la presse malgré l’intérêt démocratique.

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