La neige était sale ou Le dur métier d’homme

La neige était sale (1) n’est pas un roman policier de Georges Simenon où le commissaire Maigret doit trouver l’auteur d’un meurtre. C’est, apparemment, la noire histoire d’un jeune homme qui cherche sa place dans un monde, complexe, qu’il ne comprend guère, qu’il découvre peu à peu et qui va le condamner pour des actes dont il ignore tout. Mais c’est beaucoup plus.

La neige était sale  ou  Le dur métier d’homme

La neige était sale (1) n’est pas un roman policier de Georges Simenon où le commissaire Maigret doit trouver l’auteur d’un meurtre. C’est, apparemment, la noire histoire d’un jeune homme qui cherche sa place dans un monde, complexe, qu’il ne comprend guère, qu’il découvre peu à peu et qui va le condamner pour des actes dont il ignore tout. Mais c’est beaucoup plus.

Le roman, écrit en 1948, rappelle la situation de bien des pays européens durant la Seconde guerre mondiale : un pays occupé par une armée étrangère. Mais rien ne permet de dire quel pays. L’histoire se déroule dans un pays innominé, image allégorique de beaucoup d’autres. Si le personnage principal qui n’est pas d’un pays particulier, il est bien de son temps.
Il va agir avec constance pour accomplir le destin qu’il a choisi pour être lui-même.
A quel prix !

 

La neige était sale  ou  Le dur métier d’homme

Dans ce policier, le narrateur est au plus près du héros, à la fois observateur et observé. Il montre le monde tel qu'il le voit, le sent, le devine, l’imagine.

Simenon décrit la société dans laquelle vit Frank : les habitants de l’immeuble où sa mère tient un bordel et lui assure un bien-être financier et quelques facilités ; le bistrot louche où il rencontre son aîné de quelques années et où il veut conquérir sa place. Le tout, dans une ville où cohabitent, se mélangent ou se combattent de dangereux réseaux plus ou moins puissants : résistants, trafiquants, policiers… Un univers extérieur, dominé par les apparences où tout le monde soupçonne tout le monde. Mais derrière ce monde des apparences, en existe un autre, discret, occulte, anonyme, violent. Puissant.

 

Le jeune Frank, sans père, sans réelle éducation, sans scrupules, déterminé, arrive à se faire, seul, une place dans cette société régie par la méfiance, par la peur, par une police discrète qui relève d’un autre monde. Son amoralité voulue, sans surmoi, mépris des hommes et, encore plus, des femmes, son refus de toute sentimentalité apparente, amour ou pitié, ni pour lui, ni pour les autres, lui permettent de devenir unique, à ses propres yeux, supérieur à tous ceux qu’il côtoie. Mais seul.

La neige était sale  ou  Le dur métier d’homme

L’assassinat, au couteau, près de chez lui, d’un officier d’occupation, lui donne l’assurance d’être au niveau ou au dessus des autres. Assassinat gratuit, sans raison, sans aucun sentiment de culpabilité, sans avoir même besoin d’en parler, d’en tirer gloire. Opération technique réussie. Son voisin de palier, père d’une jeune fille, a compris qu’il est l’auteur de cet assassinat. Il ne parlera pas. Cela établit entre eux un lien étrange. Une adoption réciproque, silencieuse.

 

Le revolver, dérobé à l’officier, lui procure une preuve nouvelle, évidente, de supériorité qu’il affiche. Il peut aller plus loin. Se procurer de l’argent avec l’aide de deux complices, au prix du meurtre d’une ancienne nourrice qui l'a reconnu, meurtre commis par nécessité, froidement, mais qui, cette fois, ne le laisse pas indifférent, l’ébranle un moment.

Ayant obtenu beaucoup d’argent, il peut étaler sa richesse et même son entregent, grâce à une carte obtenue de l'occupant par la même occasion. Carte qui lui assure une certaine impunité, une considération discrète, peut-être dangereuse, et lui facilite les choses. Il est monté dans la hiérarchie sociale des milieux qu’il fréquente.

Mais il lui faut aller plus loin pour se montrer qu’il n’est pas simplement au dessus de tous les autres, ces moins-que-rien qu’il méprise. Il lui faut affirmer par un crime nouveau, plus grave intimement, qu’il est au dessus de toute morale et de tout sentiment. Y compris de ses propres sentiments, qu’il refuse. Mais qui le secouent.


Cette fois, son acte accompli, il est désemparé mais comme il le voulait : unique. Face à son destin… Sans avoir vu ce qu’il pensait voir.


 

La neige était sale  ou  Le dur métier d’homme

Ce destin lui réserve une surprise. Absurde. Il est arrêté, non comme il le pensait plus ou moins, l’espérait peut-être, pour un des crimes qu’il a commis mais pour des raisons qui lui échappent dans un premier temps : la possession de billets volés aux bureaux de l’occupant, ses relations avec des personnes appartenant à un réseau qu’il ignore !

 

Son combat prend alors une autre forme. Dans un autre univers, carcéral, toujours seul et physiquement isolé : il doit faire face à la machine abstraite des bureaux et de ces messieurs, ces hommes gris, anonymes, résister aux séances de torture parce que…

Il n’y a pas de parce que… Il n’a aucune raison d’être là. Absurde : pour des crimes qu’il n’a pas commis. Il ne sait pas ce que la machine et les hommes gris qui le torturent veulent savoir. Il n’a aucune raison de parler ou de ne pas parler. Il sait seulement que même s’il rêve quelquefois à ce qu’aurait pu être sa vie avec une femme aimée, étendant à la fenêtre le linge d’un enfant, son destin n’était pas d’être Frank, mari et père, son destin est celui qu’il a choisi, sans parce que... : être résistant contre tous, contre tout, contre Frank. Pour être.

Il a accompli ce qu’il devait accomplir.

 

Et celle qui a été sa victime parce qu’il sentait un amour qu’il refusait de reconnaître. Celle dont il a pensé, à plusieurs reprises, qu’elle était comme les autres, est là. Avec son père. Qu’il avait choisi, sans savoir pourquoi.
Et elle ne parle ni de douleur, ni de pardon, elle sait qu’il est malheureux et n'en dit mot. Elle n’est pas comme les autres. Elle est venue là, simplement pour lui dire qu’elle l’aime.

Avec son père qui, lui aussi, a compris. Lui dont un fils s’est suicidé et qui met sa main sur son épaule, comme un père. Et lui parle du dur métier d’homme.

 

La neige était sale  ou  Le dur métier d’homme

1 - La neige était sale de Georges Simenon Livre de Poche, 1948, 284 pages

2 - Ci après, brève note sur le film : La neige était sale, film français du cinéaste argentin Luis Saslavsky, 1953, 1h41

La neige était sale. Le film.

 

A partir du roman de Georges Simenon, Luis Saslavsky a réalisé un film, bien différent de la note présentée ci-dessus.

 

Le comportement de Franck est largement induit par son milieu familial, l’absence de père, bien sûr, mais surtout par les sentiments conflictuels qu’il éprouve pour une mère, prostituée, qui l’a placé en nourrice, devenue ensuite tenancière de bordel. Qui lui assure un bien-être matériel…
En un retour en arrière, une scène illustre bien cette situation : visite de la mère, accompagnée d’un père potentiel, chez la nourrice…

 

Sans foi, ni loi, Franck cherche sa place dans un milieu dangereux. Il a volé et tué, deux fois. Mais est arrêté pour des faits qu’il n’a pas commis.

Le film est situé : en France, pendant l’occupation allemande de la Seconde guerre mondiale. Dans cet après-guerre, une histoire qui se passe pendant l’Occupation ne peut éviter de parler de résistance héroïque

Il est incarcéré avec les résistants qui profitent d’une alerte aérienne pour tenter de s’évader. Les détenus révoltés sont tués. Mais Franck profite de leur rébellion pour s’enfuir et revenir chez sa mère. Escapade brève, car il est dénoncé par une des pensionnaires et se retrouve prisonnier.
Franck n’est pas un résistant héroïque. Il n’est qu’un voyou en prison avec des résistants.
Pour raison de censure, il est dit que l’histoire se passe dans un pays d’Europe centrale.

L’histoire de Franck passe d’une enfance malheureuse à une jeunesse criminelle dans un monde compliqué auquel il ne comprend rien. Il finit, cependant, par trouver sa rédemption dans l’amour partagé avec la petite voisine qui a aussi été sa victime. Et un père par la même occasion..

Mais il est trop tard.

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