L'Union européenne ébranlée...

Le citoyen européen a pu suivre, au jour le jour, les négociations sur l'avenir de la Grèce dans l'Union européenne, peut-être pas toujours dans leur réalité brute mais à travers les déclarations des participants, les commentaires des politiques et des journalistes embarqués.
Il a pu sentir une partie de ce qu'il y avait de fabriqué dans ces déclarations en vagues qui ressemblaient fort à des « éléments de langage » même s'ils n’étaient pas télécommandés par une source unique mais auto-produits, avec comme point d'orgue un diktat appelé compromis.

La pression des marchés boursiers n'a pas été invoquée pour justifier la rigueur libérale imposée à la Grèce alors que la bourse de Shanghai dévissait. Seules l'idéologie libérale des gouvernants européens, et des raisons politiques, expliquentles contraintesimposées au gouvernement grec.

Les règles, avancées sans nuance par les ministres des finances et nommément par le ministre allemand, Wolfgang Schaüble, ont prévalu sur tout autre considération économique ou sociale. Non parce qu'elles permettaient de résoudre le problème mais pour punir le peuple grec pour son vote et avertir le peuple espagnol et Podemos : aucune concession même partielle à attendre quoi qu'il en coûte aux peuples grec, espagnol...

Ce ne sont pas les froids technocrates de la Troïka qui ont décidé. Ceux du FMI ont même fait connaître leur opposition pendant les négociations. Ce sont les ministres des finances, politiques, élus par leur peuple.

La décision est politique. Elle a été prise par ceux qui pensent, par rigidité idéologique, que ce qui est bon pour l'Allemagne est bon pour tous les pays européens. Ou plus exactement que ce qui est bon pour les rentiers allemands (1) est bon pour l'Allemagne et donc pour tous les pays européens.

D'autres propositions existent qui respecteraient l'autonomie politique du gouvernement et du peuple grecs. Comme le suggère Dominique Strauss-Kahn : « Ma proposition est que la Grèce ne reçoive plus aucun financement nouveau de la part de l’UE comme du FMI mais qu’elle bénéficie d’une très large extension de la maturité et même d’une réduction nominale massive de sa dette à l’égard des institutions publiques. » ( Le Monde 27/06/15).

Les « Économistes atterrés » précisent et montrent bien comment les gouvernants européens dominants outrepassent leurs pouvoirs légitimes : « Le fait que la négociation ne porte pas uniquement sur les cibles d’excédents budgétaires primaires (c’est-à-dire avant paiement des intérêts), mais aussi sur la façon d’atteindre ces cibles, pose un problème démocratique. Il existe en effet de nombreuses façons de dégager un excédent budgétaire donné (entre réduire les prestations sociales, augmenter les impôts, réduire les dépenses militaires, etc.). Le choix relève d’une décision politique, qui devrait en toute logique démocratique être confiée aux parlementaires grecs qui décideraient en fonction de critères de justice sociale ou de priorités de développement. Ce n’est pas aux créanciers d’arbitrer entre différentes mesures budgétairement équivalentes, car sinon la démocratie est vidée de sa substance et la Grèce transformée en colonie de la dette » (Esther Jeffers, Henri Sterdyniak et Sébastien Villemot, pour les Économistes atterrés,Libération 25/06/15).

La première conséquence politique, évidente et annoncée ci-dessus, c'est la mise sous domination coloniale de la Grèce par l'Eurogroupe. C’est une énorme entorse, avouée, à la démocratie, principe fondamental de l'Union européenne. Les entorses précédentes en Grèce sont connues, avec le rôle de la Troïka, la précédente tentative de référendum grec interdite... Et dans d'autres peuples de l'Union : si un peuple donnait un avis non conforme aux desiderata, un second référendum était organisé ou le gouvernement rectifiait le tir.
Il est fort possible qu'il en soit de même cette fois en Grèce : de nouvelles élections pourraient amener une majorité plus docile à la « vouli », le parlement grec. Avec le risque de voir se lever « l'aube dorée ».

Devant la caricature de la démocratie intergouvernementale européenne, l'idée est réapparue chez les commentateurs, d'une organisation fédérale de l'Union. Le moment ne semble pas très favorable. Les gouvernants ne vont pas rendre, même théoriquement, à une instance supranationale, un pouvoir qu'ils ont accaparé sans vergogne. Alors qu'ils ont fait obstacle aux discrètes avancées dans ce sens.

Jean-Claude Juncker a été élu, indirectement, par les peuples comme président de la Commission européenne, contre la volonté d'Angela Merkel. Ses prises de position, variables, n'ont guère été prises en compte ces derniers jours. Ni ses raisonnables propositions antérieures de solidarité, de répartition dans les différents pays de l'Union des demandeurs d’asile pour soulager l'Italie, la Grèce et Malte. Ou l'idée d'une relance européenne...

Finalement, ces longues négociations aboutissent à des conclusions qui vont être douloureuses pour le peuple grec sans apporter de solution durable aux questions financières. La proposition du FMI d'un allègement de la dette, effacement, rééchelonnement, faite pendant les négociations, rejoignait la revendication principale du gouvernement grec. Elle a été écartée.
Au delà, « Le Fonds Monétaire International a mis en évidence les failles qui s’entrevoyaient déjà dans l’accord entre la Grèce et ses créditeurs. Il a mis fermement en avant le problème de la dette excessive, en en faisant une condition pour continuer à participer au sauvetage d’Athènes. Car la dette peut freiner la croissance. C’est la volonté politique qui manque. Et avec l’Allemagne hantée par le déficit zéro, la disponibilité à en discuter se réduit, alors que la relance de la zone euro en aurait grand besoin ». (Sole 24 Ore16/07/15)
Dans les jours qui viennent, les autorités vont probablement essayer de redresser l'image de ce malheureux sommet.
Il est fort probable que, dans quelques mois, tout sera à reprendre, dans de plus mauvaises conditions...

Un dommage irrémédiable a été porté à l'Union européenne. Au niveau des États, au niveau des peuples.

Au niveau des États, le dommage le plus évident touche l'image du couple allemand comme moteur des avancées européennes. Le mythe semble éventé. Certes les discours essaieront de masquer la réalité mais la prééminence du gouvernement libéral allemand est nettement apparu. Il faut dire que la partie était difficile pour François Hollande avec des alliés comme le vice-chancelier, social démocrate, Sigmar Gabriel et ses déclarations plus dures que celles d'Angela Merkel.

Les intérêts supposés des États ont interdit, ouvertement, toute notion de solidarité. Parmi ceux qui, comme les Grecs, pensaient qu'une solution pouvait être trouvée en restant dans l'eurozone et dans l'Union européenne, nombreux sont ceux qui vont être tentés par le rejet de l'une et de l'autre .

Ce désenchantement de l’Union européenne ne peut que renforcer les tendances nationalistes qui fleurissaient déjà dans nombre de pays de l'Union. Et l'Allemagne ne sera pas la dernière à en faire les frais. Par la faute et l'arrogance de ses gouvernants.
Nés après la guerre, ces gouvernants se sont débarrassés, justement, du complexe de culpabilité de leurs prédécesseurs. Mais ils semblent avoir aussi oublié qu'être la première puissance de l'Union suppose des droits mais aussi des devoirs. Et notamment des devoirs de solidarité qu'ils négligent à l'intérieur et aussi à l’extérieur.

Dès qu'il est question « d'aide » au niveau européen, la contribution allemande est mise en avant. Il ne faut pas oublier cependant que d'autres pays, au prorata de leur richesse, contribuent au budget de l'Union européenne.
« La contribution de chaque État est proportionnelle à sa richesse et à son niveau de développement. Ainsi, la somme des contributions de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et du Royaume-Uni représente presque les deux tiers des recettes totales de l'Union. En effet, l'Allemagne participe (dès 2011) à hauteur de 19,56 %, la France à 17,60 %, l'Italie à 13,40 % et le Royaume-Uni à 11,92 %. L'Espagne contribue quant à elle à hauteur de 8,89 %. Certains États contribuent plus qu'ils ne perçoivent des politiques communautaires, ils sont appelés 'contributeurs nets'» (wikipedia).

Et qu'il y a 11 États qui sont des contributeurs nets - c'est à dire qui versent plus qu'ils ne reçoivent. Il faut noter que des petits pays qui ont hurlé avec le loup pour dire qu'ils ne voulaient pas payer pour la Grèce, aucun n'est une contributeur net (voir tableau)



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Avec ou sans éclatement de l'eurozone ou de l'Union européenne, cette arrogance et ce manque de solidarité va entraîner une montée du nationalisme anti-allemand, là où devrait exister une solidarité des peuples contre ces gouvernants aveuglés.
Lors des prochaines élections, il y a fort à parier sur une augmentation du nombre d'abstentionnistes : à quoi bon voter ? Et des suffrages de droite extrême.

La démolition du rêve ou du mythe européen a été entreprise par les gouvernements de l'Union européenne.



1 – Bien que l'Allemagne soit un des pays les plus prospères en Europe, il est loin d'être celui où cette prospérité est la mieux répartie. La pauvreté a augmenté, à l'échelle nationale, en 2013 par rapport à 2012 et le fossé qui existe entre régions s'est accentué depuis 2006. (Les Échos 20/02/15)
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Le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat en Allemagne est de 32 550 euros (28 360 en France) parmi les plus élevés en 2013 (après les Pays-Bas, l'Irlande, l’Autriche, la Suède et le Danemark) mais son taux de pauvreté est plus important qu'en Belgique, France, Suède, Hongrie, Danemark, Pays-Bas, Norvège. Source Commission européenne (AMECO), données provisoires et prévisions

Taux de pauvreté en % du revenu médian (Allemagne 1584 euros, France 1558)

                                  à 60 %                à 50 %                à 40 %

Allemagne                 16,1                    9,6                      4,2

France                       14,1                    6,9                       3,2

Unité : %Source : Eurostat, données 2011

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