A propos du choc des civilisations

La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, bonne nouvelle, triomphe du monde de l’Ouest, vu de l’Ouest… paix universelle, éternelle….. Certains pensaient que l’histoire s'achèverait le jour où un consensus sur la démocratie libérale et le marché mettrait fin aux conflits : fin des idéologies, fin de l’histoire, fin des conflits…

A propos du choc des civilisations

C’était, à la fois, présomptueux de croire à la victoire définitive de la démocratie libérale et du marché et illusoire de croire que la fin de du bloc soviétique et de quelques dictatures était la fin des dictatures. D’autres avaient essayé d’organiser, avec des moyens relativement puissants, au-delà d’une prédiction littéraire, une paix générale avec la Société des nations (SDN) après la Première guerre mondiale et l’Organisation des nations unies (ONU) après la Seconde (la deuxième ?)… Sans grand succès.

 

Vingt années de paix après la première guerre mondiale ? Soixante et dix après la seconde ? Périodes de paix, en réalité de non guerre directe entre les grandes puissances occidentales et sous la menace permanente d’un affrontement entre celles-ci regroupées autour des États-Unis et l’Union soviétique et ses alliés ! C’était oublier facilement la continuité des multiples conflits armés, peut-être exotiques ou locaux pour ceux qui les dirigeaient ou en profitaient mais non pour ceux qui les subissaient : guerres civiles ou guérillas internes, conquêtes coloniales puis luttes armées anticoloniales, conflits frontaliers, interventions extérieures de grandes puissances. Il suffit de taper guerres ou conflits au 20ème siècle sur un moteur de recherche pour en trouver une longue liste sur wikipedia, inachevée...

L’Union soviétique, empire du mal, selon Ronald Reagan, à peine disparu, voici le grand Satan, l’Islam, et le choc des civilisations promus nouvelles sources des conflits. Cette fois, l’Occident choisit l’islam comme sujet principal d’affrontement. Reléguant au second plan - pour le moment ? - la Chine ou d’autres réalités sociales, économiques ou politiques, tout aussi conflictuelles..

Les deux derniers conflits mondiaux ont été déclenchées par des puissances européennes. Il n’est pas sûr qu’elles puissent avoir un tel rôle néfaste à l’avenir. Désignant l’islam comme ennemi principal, sous différentes formes comme les talibans, El Qaïda, État islamique, Iran,… les États-Unis prennent une option pour un possible relais…

Certains États européens s’engagent et veulent entraîner l’Union européenne dans ce changement de perspective.

Hier, sous la tutelle des États-Unis et face à l’Union soviétique, des États européens, à 6, à 9, à 12… ont essayé de s’unir pour éviter de nouveaux conflits entre eux, homogénéiser leur situation économico-sociale et constituer une puissance relative face à l’URSS.
Cette union a, aux yeux de certains, le grand mérite d’avoir assuré plus d’un demi-siècle de paix. Paix en Europe due probablement plus à l’équilibre de la terreur entre les États-Unis d’Amériques (ÉUA) et l’URSS. Mais non à l’extérieur avec les guerres dans lesquelles la France a pris une large part de l’Indochine (1946-54) à l’Algérie (1954-62) ou le Portugal en Angola (1961-75), en Guinée (1953-74) ou au Mozambique (1964-75)… Tout en constatant que l’expédition franco-israélo-britannique lors de la nationalisation du canal de Suez (1956-57) a été interrompue sous la pression internationale (ÉUA, URSS) et non des pays européens. Et actuellement, l’intervention des États européens, la France surtout, au Sahel… Sans oublier les petits conflits locaux en Europe : Slovénie (1991), Croatie (1991-93) Yougoslavie (1991-2001), Bosnie (1992-95), Kosovo (1998-99) et la malheureuse initiative franco-britannique en Libye (2011)...

Emboîtant le pas des États-Unis, un certain nombre d’Européens veulent aujourd’hui construire une Europe non plus au nom de la démocratie (face à l’Union soviétique) mais au nom de la civilisation européenne (face au monde musulman). Comme pour construire l’unité nationale, rien de mieux que de trouver un ennemi extérieur commun pour tenter de réaliser une unité européenne et surtout la difficile Union européenne, tout en lui donnant une nouvelle orientation interne.

Dans le cadre de l’affrontement avec l’URSS, il fallait valoriser la démocratie par opposition à la dictature soviétique et la social démocratie pour que les travailleurs ne rejoignent pas en masse les puissants partis communistes. Le danger communiste passé, il est possible d’assumer la nature austéritaire du capitalisme : austérité et autoritarisme. Le président Macron en est l’incarnation évidente actuellement : contre-réforme économico-sociale, le parti communiste a disparu, la gauche n’est pas dangereuse, répression plus qu’énergique, satisfaisante pour la droite...

L’affrontement avec l’islam comme religion, l’Islam comme civilisation, souvent difficiles à différencier dans les discours implique de redéfinir l’Europe. Non plus comme un État ou un ensemble d’États, démocratiques face à un ou des États non-démocratiques, menaçants, comme l’Union soviétique hier mais la civilisation européenne qui n’est plus obligatoirement démocratique, comme la démocratie illibérale de Viktor Orbán, mais identitaire, blanche, chrétienne. Et même judéo-chrétienne, depuis peu. Face au monde arabo-musulman, ce qui peut justifier la recherche d’une alliance avec Israël, de certains partis ou États antisémites. Et promouvoir une politique commune contre l’immigration souvent colorée, d’origine africaine ou asiatique et, parfois aussi, musulmane.

Avec une touche de souverainisme national identitaire, qui permet, aujourd’hui des alliances au sein de l’Union européenne mais qui peuvent devenir des facteurs de désunion et d’affrontement nationalistes.

 

Face à la première conception de l’Europe, capitaliste et pro-atlantique, la gauche a opposé sa volonté d’une autre Europe, sociale ou même socialiste, neutraliste, dénonçant, tout en en bénéficiant, le parapluie nucléaire étasunien.

Face au choc des civilisations, une certaine gauche part d’un vieux principe : si la droite dit le Royaume-Uni est une île, la gauche doit affirmer le Royaume-Uni n’est pas une île. Plutôt que réfléchir à la situation concrète et à construire un pont... Comme la droite parle de choc ou de guerre de civilisations, pour eux, il n’y a pas de choc ou de guerre de civilisations.
Les Indiens des Amériques ne doivent pas être absolument d’accord. Qui ont été quasiment exterminés, physiquement ou culturellement. De même que tous les peuples colonisés...

 

Une autre façon de contester le choc des civilisations est de montrer, surtout en parlant des pays musulmans, qu’il n’existe pas un monde musulman, que les musulmans sont très divisés. Les musulmans ne sont pas, majoritairement, arabes, sont divisés en multiples courants, sunnisme, chiisme, kharidjisme, avec, en plus, une division en nations, pour certains plus opérationnelles que les précédentes. Par ailleurs, dans des études par sondages, on peut montrer que ce qui préoccupe les musulmans en général n’est pas d’affronter, d’envahir, de conquérir, de convertir les non musulmans.
Tout ceci ne semble pas contestable.

On peut soutenir, exactement la même chose pour les Occidentaux. Le monde chrétien est tout aussi divisé : tous les chrétiens ne sont pas blancs, ne sont pas européens, il existe de multiples courants, catholiques, protestants, orthodoxes, anglicans…, sans compter ceux, de plus en plus nombreux qui se disent sans religion, et aussi une division en nations… Et il ne fait pas de doute que les préoccupations fondamentales de la majorité des peuples occidentaux n’est pas, n’a jamais été d’aller convertir, coloniser… le reste du monde.

Malheureusement, les peuples ont été entraînés, hier, et peuvent être entraînés demain, à participer, de gré ou de force, à des entreprises que la majorité désapprouvait ou désapprouve.


 

A propos du choc des civilisations

A propos du choc des civilisations

Pour éviter le renouvellement d’affrontements meurtriers, il est utile de démonter l’hétérogénéité des uns et des autres, de montrer la diversité d’intérêts au sein de ces grandes masses prétendument homogènes et de dénoncer pourquoi certains poussent d’autres à entre-tuer...
Mais cela ne suffit pas. Il faut combattre les va-t-en guerre des deux côtés qui instrumentalisent le choc des civilisations, établir des ponts entre les deux camps, dont l’intérêt bien compris n’est pas l’affrontement mais le dialogue et l’échange.

 

La bataille n’oppose pas religion musulmane/civilisation musulmane et religion chrétienne/civilisation chrétienne ou occidentale. Malgré une longue histoire de conflits. Mais ceux qui, dans chaque camp, défendent les valeurs universelles de justice, de démocratie, d’égalité et ceux qui, dans chaque camp, essaient d’utiliser les différences pour pérenniser leur pouvoir, leur domination. La liste est longue des peuples qui se sont levés dans les deux camps pour plus de liberté, d’égalité, de démocratie. Qui ont trouvé en face d’eux leurs maîtres traditionnels qui avaient le soutien politique, économique, financier, militaire des maîtres du camp adverse.

A propos du choc des civilisations

Le choc de civilisations basées sur des religions n’est que la formulation nouvelle de chocs identitaires qui ont toujours existé à des échelles différentes et souvent à la base de conflits violents : nations, régions (petites nations), obédiences religieuses (hier catholiques et protestants ci, là, sunnites et chiites aujourd’hui) et qu’on peut même retrouver à l’intérieur des sociétés actuelles, lutte des communautés….

Faut-il théoriser, amplifier ces luttes ?

A propos du choc des civilisations

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