Le dramatique génocide des Tutsis du Rwanda n'en finit pas de donner lieu à des polémiques assez tristes, où les camps en présence, forts de leurs convictions, s'efforcent de faire la preuve qu'ils détiennent la vérité. Il n'est naturellement pas répréhensible de vouloir convaincre, sauf lorsque les approximations, les anathèmes, la manipulation créent un climat peu propice à la manifestation de cette vérité.    

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     attentat-avion-rwanda.jpgA cet égard, j'ai été choqué par l'éditorial de M. Bourmeau dans Libération du 1er juin. Son appréciation du travail de la Commission parlementaire sur le Rwanda que j'ai présidée en 1998 est tout simplement méprisante, infondée et lourde d'un sous entendu scandaleux ("un vaste écran de fumée"......destiné à empêcher de "faire prendre toute la mesure de la responsabilité de François Mitterrand et donc, de notre pays, dans ce génocide").

     Je rappelle, comme je le fais depuis des années sans me lasser, que les 40 députés de la mission ont auditionné pendant 110 heures 88 personnes, des responsables politiques, des militaires, des diplomates, des universitaires, des civils français et rwandais. Ces auditions ont été exceptionnelles, tant par leur nombre que par leur caractère détaillé et approfondi. La plupart d’entre elles ont été publiques, ouvertes à la presse écrite et audiovisuelle. Certaines ont même été télévisées en direct. Les rapporteurs se sont rendus à Bruxelles, à Washington, au siège des Nations Unies à New York, ainsi qu’au Rwanda, en Ouganda, au Burundi et en Tanzanie.      

      Les témoignages des 74 personnes qu’ils ont rencontrées par ailleurs ont été intégralement et rigoureusement pris en considération dans le cadre de la méthode de travail définie par la mission parlementaire. Nous avons analysé 15 000 pages de textes, de télégrammes diplomatiques et de documents militaires; pour 7000 pages, la classification "secret défense" a été levée et certaines d’entre elles ont été publiées en annexe de ce rapport de 1500 pages .      

     Le travail de notre Mission a été considéré comme une grande première. C’était en effet la première fois sous la Vème  République que le Parlement enquêtait sur le "domaine réservé" que constituent la défense et la politique étrangère. Et nous l’avons fait sans complaisance aucune.  

      A ceux qui auraient la curiosité de s'interroger sur la qualité des "révélations" qui viennent d'être faites (18 ans après les faits) sur les missiles suceptibles d'avoir abattu l'avion du Président rwandais*, je conseille de lire la partie du rapport de la mission parlementaire  concernant l'attentat du 6 avril 1994 (pages 212 à 250), qui évoque les 4 hypothèses possibles pour le scénario et les commanditaires de l'attentat.             

     Il y est question (page 216) d'un rapport d'Human Rights Watch faisant état d'un "stock de 40 à 50 missiles SAM-7 et 15 Mistral, emportés par les forces armées rwandaises au Zaïre après leur défaite".             

     On y trouve aussi 10 pages donnant de façon précise les mécanismes d'exportation d'armes ainsi que le détail des livraisons effectuées pendant la période (pages 168 à 178).                     

      Un journaliste m'a demandé quelle était mon intime conviction sur cet attentat, qui a été le point de départ de l'épouvantable génocide. Je lui ai répondu que je n'en avais pas, car le dossier est si complexe et, par certains aspects, confus, qu'il serait présomptueux de trancher aujourd'hui. Par contre, je fais mienne la position de Filip Reyntjens, professeur à l'Université d'Anvers**, qui concluait ainsi une excellente tribune publiée par Le Monde:

      "Ces quelques constats montrent simplement que ceux qui ont affirmé qu'avec le rapport d'expertise, "la vérité est connue" aiment les histoires simples. Même si je pense toujours que les faisceaux d'indications désignent plutôt le FPR que les FAR comme auteur de l'attentat, je ne prétends pas connaître la vérité. Ce sera aux juges Trévidic et Poux de décider, à l'issue de leur instruction, sur la base de tous les éléments du dossier et -surtout? en toute indépendance, si oui ou non il sera nécessaire de transmettre le dossier pour poursuites éventuelles. Puisque le gouvernement rwandais a salué le sérieux des deux juges, il faut espérer que leur décision mettra fin à une controverse vieille de près de 18 ans."     

       Il y a un peu plus de 3 ans, j’ai demandé dans une lettre adressée au Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon, que l'ensemble des travaux conduits jusqu’à présent sur les causes, le déroulement et les conséquences du génocide du Rwanda soient soumis à l’examen d’une commission de personnalités indépendantes à l’expertise reconnue. Cette commission aurait été chargée de procéder à l’évaluation de toutes les enquêtes conduites sur ces évènements et d’établir, à l’intention des gouvernements et des opinions, une analyse impartiale et incontestable. Ses travaux auraient apporté une contribution essentielle aux efforts de réconciliation et de reconstruction dans la région des Grands Lacs.                    

      Le refus de M.Ban Ki-moon m’a beaucoup déçu, mais je souhaite que le Président de la République française qui vient d'être élu puisse le solliciter à nouveau. Si cette démarche aboutissait, on éviterait que l'accumulation des faits et la multiplication d’interprétations contradictoires continuent à créer la confusion, à entretenir des polémiques partisanes, amenant en fin de compte l’opinion publique internationale à se désintéresser des immenses tragédies vécues par les peuples du Rwanda et de la République démocratique du Congo.

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* avion qui transportait également le Président et 2 ministres du Burundi, 3 officiers proches du Président rwandais, l'équipage français de 3 personnes.

** auteur du livre "Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l'histoire".

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"Il est choquant, dans une démocratie comme la France de constater que l'immense majorité de la presse et des médias a perdu, dans ce dossier, tout repère professionnel et déontologique."

et que Quilès ait  perdu à la fois la transparence et la manifestation de la vérité comme comme exigence républicaine est tout aussi choquant,

il est quand même fou qu'avec notre armée sur place, enfin à quelques mètres, Monsieur Quilès trouve normal d'avoir 4 hypothèses et pas une seule certitude, de deux choses l'une soit il ne lui vient pas à l'esprit qu'on se moque de lui, soit il est complice de la grande muette. 4 hypothèses c'est trois de trop, certains se moquent de vous et de la république.

Bien sûr c'est toujours la faute à l'autre si d'un rapport flou l'on tire des extravagances et contre vérités, car il est toujours facile de créer une part d'ombre et de critiquer ceux qui maladroitement essayent de faire la lumière, peut être ferait-il mieux de concentrer son ire sur le simple fait qu'après ce travail "colossal" nous n'ayons toujours pas de certitude absolu. Comme si le signal de départ du génocide n'était pas le point éclairant de la politique française.

Nous n'avons plus que la honte et l'angoisse de n'avoir pas évité les 800.000 morts des trois premiers mois alors que la France était sur sur place, sans savoir contre qui nous reourner et il faudrait se taire, être respectueux de ce rapport parlementaire qui affirme grosso-modo ne pas savoir, qu'expliquer à mes enfants, qu'après vous j'ai renoncé, bel exemple, qu'après l'algérie, qu'après d'autres pays d'afrique il est normal d'attendre encore cinquante ans pour savoir de quoi il retourne? A quoi sert une vie publique même remplie de réussite sociale et d'adresses bienséantes si elle n'est pas tournée vers cette exigence de valeurs, au nom de quoi ce renoncement, un ancien ministre français qui se tourne vers une institution internationale pour défendre son bilan, quelle pitié.

Il ne suffit pas d'être honnête il faut être exigeant et ne pas se contenter de prendre comme argent comptant ce qui vous est conté.

Sans les fouille-merde sans cette culpabilité sourde, sans ces questionnements tenaces, quel progrès, quelles investigations eussent été menées?

Le chemin vers la vérité est certes labyrinthique parsemé qu'il est de commission et de rapports destinés à l'enterrer, force est de constater qu'on peut mener un génocide sans qu'aucune culpabilité certaine ne puisse être établie, comme si l'appétit pour les ressources naturelles avait ce pouvoir magique, de faire taire les les témoins, ou sinon de les faire condamner, car le plus formidable de l'histoire est que toute personne présente sur place et contestant la version de l'armée sur son attitude envers les massacreurs (et du rapport officiel, forcément) se voit trainer en justice....la version officielle étant forcément la version historiquement vraie, comme si l'égalité ne suppose pas que la parole de l'un possède autant d'importance que la parole de l'autre, sans compter que la république pour couvrir ses ignominies a créer une caste d'"intouchables" les assermentés qui par définition ne peuvent que dire la vérité comme chaque année les violences policières nous le démontrent. Aucune leçon de la guerre d'algérie n'aura été tiré, sinon la repentance tardive comme couverture des crimes à venir.

Un peu comme l'esclavage où il n'y a ni esclavagistes, ni armateurs, ni Montesquieu actionnaire, le génocide rwandais est là absurde dans une France intemporelle et sans Histoire, car sans responsables, ni pour l'avoir laissé se déclencher ni pour l'avoir laissé se dérouler.

Ce que je dénonce ici ce n'est pas un parti pris, juste qu'on ne peut se réclamer d'une incertitude pour faire taire tous ceux qui cherchent à la lever, alors qu'à l'époque vous aviez certains pouvoir pour faire éclater la vérité. 4 hypothèses énoncée aussi logiquement que bureaucratiquement laissent planer un sérieux doute: celui de la sincérité.

Après tout c'est comme dans l'affaire Urba, premier cas logique: nécessité impérieuse d'actualiser le financement du parti face à une droite naturellement bien lotie et alors l'amnistie se comprend au regard cette inégalité, deuxième cas logique: nécessité impérieuse de camoufler des puissants qui se moquent des lois et favorisent l'enrichissement de certains dans une affaire de faussses factures et alors l'amnistie prend tout son sens des copains et des coquins etc....

On peut jouer à ce petit jeu de possibilités logiques, sauf qu'en la matière il est aussi misérable qu'honteux car il s'agit de la France, de son image et de son histoire..de que certains ont fait pour la cacher et ce que d'autres font pour qu'elle nous soit révélée quitte à énoncer des contre-vérités.

Je préfèrerai toujours celui qui se trompe en cherchant la vérité que celui qui se satisfait d'une approximation confortable.